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 À propos de Jacques Chailley
Réponse à une « pétition »
Par Jean Gribenski,
musicologue,
Professeur émérite des universités,
28 avril 2011

 

C'est avec stupéfaction, bientôt muée en indignation, que j'ai lu, dans le dernier numéro paru de La Lettre du Musicien (n° 401) [*], le texte d'une « pétition » signée de seize enseignant(e)s de l'UFR de musique et musicologie de l'université Paris IV, qui me met gravement en cause, de façon indiscutablement diffamatoire. L'article dont il est question dans ce texte a été publié il y a tout juste dix ans ; ni au moment de sa publication, ni d'ailleurs depuis, il n'a suscité la moindre contestation, la moindre critique. Il s'agit de la version écrite d'une communication présentée à un colloque scientifique qui s'est tenu à Paris en 1999, sous l'égide du CNRS (laboratoire IHTP : Institut d'histoire du temps présent), et dont les actes ont été publiés en 2001 aux éditions Complexe, sous le titre La Vie musicale sous Vichy : volume publié sous la direction de Myriam Chimènes, directrice de recherche au CNRS, avec une préface d'Henry Rousso, alors directeur de l'IHTP. Mon article (pages 143-156) s'intitule « L'exclusion des Juifs du Conservatoire (1940-1942) ». [Tout le volume, y compris par conséquent mon article, est consultable sur le site Google Books : j'encourage très vivement tout un chacun à lire l'article in extenso, afin de juger par soi-même et d'apprécier comme il se doit le procédé des « pétitionnaires ».]

De quoi s'agit-il ? Le titre est assez clair, me semble-t-il. Sur la base de recherches menées essentiellement aux Archives Nationales (archives du Conservatoire, archives des Beaux-Arts), je décris l'enchaînement des événements qui ont mené à l'exclusion d'abord des enseignants puis des élèves juifs du Conservatoire, qui a le triste privilège d'être, à ma connaissance, le seul établissement public de France métropolitaine dont les élèves juifs ont été exclus en totalité sous le régime de Vichy.

« L'enchaînement des événements » peut être résumé ainsi : le 3 octobre 1940, soit plus de deux semaines avant la promulgation du « premier statut des Juifs » par Vichy (18 octobre), Henri Rabaud, alors directeur du Conservatoire, décide, de sa propre initiative, de prendre contact avec les nazis et charge de cette mission Jacques Chailley, son Secrétaire général ; les Allemands communiquent verbalement à Chailley leurs instructions, notamment « déclaration, sous la responsabilité du Directeur, du caractère racial du personnel administratif et enseignant du Conservatoire ». C'est là un fait absolument indiscutable (plusieurs documents d'archives viennent l'attester), même si son interprétation est rien moins qu'évidente. Dès lors, on ne peut que tenir pour de la malhonnêteté intellectuelle, avec une intention évidemment diffamatoire, l'usage du style indirect et du conditionnel, qui laissent planer sur l'événement un sérieux doute : « l'auteur affirme qu'Henri Rabaud […] aurait de lui-même devancé la politique allemande de discrimination raciale […] ».

Mais il y a beaucoup plus grave : la « pétition » passe complètement sous silence le fichage des élèves juifs entrepris à partir d'octobre 1940 (même si ce fichage n'a pas de conséquences dans l'immédiat). On me permettra de citer mon article de 2001 (p. 147) : « Sans qu'aucune demande n'ait été formulée ni par les Allemands […] ni par Vichy […], la direction du Conservatoire […] réalise entre le 4 et le 10 octobre [1940] une enquête méticuleuse auprès des élèves. Ses résultats sont consignés dans un volumineux dossier, presque entièrement de la main de Jacques Chailley, qui comporte notamment les déclarations individuelles des élèves et des listes nominatives soigneusement établies […]. » Là encore, la chose est indiscutable et peut être aisément vérifiée (toutes les sources sont indiquées dans mon article).

À partir de la fin du mois d'octobre 1940, les directeurs successifs du Conservatoire (Rabaud d'abord, puis Delvincourt qui lui succède en avril 1941) doivent faire face à des contradictions insurmontables, en ce qui concerne les élèves considérés comme juifs, coincés comme ils le sont entre les instructions données par Vichy, dont dépend de jure le Conservatoire, et les ordres des Allemands, qui ont tendance à « mettre leur nez » au Conservatoire, d'autant que, on l'a vu, ils ont été incités à le faire par Rabaud et Chailley. J'expose dans le détail ces péripéties, et en précise le terme, qui intervient près de deux ans plus tard : le 21 septembre 1942, le ministre Abel Bonnard envoie à Delvincourt une note, aux termes de laquelle « il convient de ne maintenir ou de n'admettre au Conservatoire aucun élève juif ». Dès le 25 septembre, Delvincourt expédie aux intéressés une lettre-circulaire les informant de leur radiation (je reproduis dans mon article la lettre reçue par Odette Gartenlaub, dont, fort opportunément, La Lettre du Musicien rappelle le témoignage, à la suite de notre « pétition »). Ici encore, fait indiscutable, vérifiable. On me permettra de me citer encore une fois (p. 155) : « la direction du Conservatoire porte sans aucun doute une lourde responsabilité dans ces exclusions. […] les tableaux établis par Rabaud et Chailley ne constituent pas un acte isolé : au contraire, ils inaugurent un véritable fichage. Dans les tableaux de classe des années 1940-1941 et 1941-1942, les noms des élèves juifs sont tous précédés d'une des mentions suivantes, au crayon rouge : J[uif], ¾ J[uif], ½ J[uif], ¼ J[uif]. Ce fichage […] a permis de réaliser les exclusions en quatre jours. » De tout cela, les signataires ne soufflent mot. Ce qui ne les empêche pas de conclure, avec un aplomb renversant : « En la matière, seul prévaut le débat scientifique, dépassionné et responsable. » En somme, tout le contraire de ce que développe leur « pétition ».

Je ne m'étendrai pas longuement sur Delvincourt, qui n'est pas le sujet de cet article. Je relève seulement qu'on me fait considérer comme un « mythe » les actes de Résistance de Delvincourt, et notamment la création de l'Orchestre des cadets, qui permit à nombre d'élèves du Conservatoire d'échapper au Servie du Travail Obligatoire. Une telle accusation est grotesque : cet aspect de l'action de Delvincourt est établi depuis longtemps, absolument indiscutable. Je remarquerai seulement que le STO n'est institué que le 16 février 1943, soit plusieurs mois après l'exclusion des élèves juifs du Conservatoire. D'ailleurs, membre des Croix de feu, nommé par Vichy au printemps 1941, Delvincourt ne prit apparemment ses distances avec le régime que fin 1942-début 1943 et ne tarda pas dès lors à s'engager dans la Résistance : en somme, un résistant incontestable mais tardif. Il n'est pas seul dans ce cas : il n'est que de rappeler un exemple illustre, celui de François Mitterrand. J'emploie en effet, à la fin de mon article, le mot « mythe » pour désigner la « légende dorée », selon laquelle Delvincourt, aidé de Chailley, aurait été résistant dès sa nomination au Conservatoire : un mythe qui ne résiste pas à l'examen.

Il me semble que le comble du ridicule est atteint à propos de la Légion d'honneur. J'ignorais qu'elle pût être tenue pour un brevet d'innocence pendant cette période de Vichy. À ce compte, on blanchira sans problème Bousquet ou Papon, pour ne prendre que ces deux exemples. On peut dire exactement la même chose de l'épuration : le fait d'avoir traversé sans problème la Libération ne constitue nullement la « preuve » d'un comportement sans tache.

Reste à savoir pourquoi tant d'acharnement pour travestir la vérité et pour attaquer celui qui l'a mise au jour. La « pétition » ne dit mot des articles de presse qui ont révélé et dénoncé (certes non sans erreurs et en des termes parfois discutables) cette décision prise à l'unanimité par le Conseil de l'UFR de Musique-Musicologie de l'université Paris IV de baptiser du nom de Chailley le grand amphithéâtre du Centre Clignancourt : Le Canard enchaîné, en date du 23 février 2011 (sous le titre « Un auditorium sourd à l'Histoire » ) ; le site Metula News Agency, le 14 mars 2011 (dont on ne peut que déplorer le titre, hélas de très mauvais goût : « Un ficheur de juifs célébré à la Sorbonne ? ») ; Le Nouvel Observateur, en date du 31 mars (sous le titre « Sorbonne 1940-1944 »).

Contrairement à ce que semblent penser nos signataires, je ne suis pour rien dans ces articles de presse, qui ont eu au moins le mérite de mettre sur la place publique ce que certains, visiblement, auraient préféré garder caché. Il est clair que je joue ici les boucs émissaires dans ce qui est devenu un scandale, clair aussi que certains s'efforcent à Paris IV de mettre sur le même plan idéologie et recherche scientifique, de faire passer des vérités historiques pour des opinions personnelles.

D'ailleurs, pourquoi « pétition » ? Les signataires ignorent apparemment (ou feignent d'ignorer) le sens de ce mot, qui, selon le Trésor de la langue française, désigne un « écrit signé adressé aux pouvoirs publics, qui exprime une opinion, une demande, une plainte, une protestation, un vœu, d'ordre particulier ou général; p. ext., requête collective signée, adressée à une autorité compétente. » À qui ce texte s'adresse-t-il ? À l'appui de quelles revendications ? Mystère !

Relevons enfin ce qui disqualifierait d'emblée mon travail, à savoir que je suis « musicologue non spécialiste de la période considérée ». Outre le fait qu'il n'existait dans les années 1990 aucun musicologue « spécialiste de la période considérée », on ne peut que souligner l'ineptie d'une telle assertion, au nom de laquelle, pour ne prendre qu'un exemple, les publications de Pierre Vidal-Naquet relatives au XXe siècle (qu'il s'agisse notamment du négationnisme, ou de la pratique de la torture pendant la guerre d'Algérie) seraient sans valeur car l'auteur, on le sait, était historien de la Grèce ancienne.

Pour terminer sur une note plus optimiste : à l'évidence, l'ensemble de l'UFR ne peut être tenu pour responsable des errements de certains de ses membres : quinze enseignants titulaires (soit près de la moitié du total) n'ont pas signé ce texte.

 

Jean Gribenski,
musicologue,
Professeur émérite des universités,
28 avril 2011

A propos de Jacques Chailley

Article paru dans « Le Lettre du musicien » (401).

Nous avons reçu la pétition suivante dont nous publions de larges extraits.

L'UFR de musique et musicologie de l'université Paris-Sorbonne a proposé qu'un amphithéâtre soit baptisé du nom de Jacques Chailley, éminent musicologue disparu en 1999, qui a œuvré toute sa vie pour la musique et la musicologie, notamment en créant en 1970 le département de musique et musicologie, aujourd'hui l'UFR. Jacques Chailley, pendant la dernière guerre, était secrétaire général du Conservatoire de Paris. A ce titre, il a épaulé deux directeurs successifs, Henry Rabaud jusqu'en 1941 et Claude Delvincourt de 1941 jusqu'à la Libération.

En 2001, un article de M. Jean Gribenski, musicologue non spécialiste de la période considérée, a remis en cause la direction du Conservatoire et plus particulièrement Claude Delvincourt et Jacques Chailley au cours d'un colloque organisé en 1999 par le CNRS sur la musique sous le régime de Vichy et dont les actes ont été publiés peu après. Une lecture attentive de cet article laisse apparaître en plusieurs endroits des imprécisions et contradictions qui mettent en cause la fiabilité de ses conclusions. On citera la plus flagrante : l'auteur affirme qu'Henri Rabaud, avec l'aide de Jacques Chailley, aurait de lui-même devancé la politique allemande de discrimination raciale, se montrant ainsi complice de l'antisémitisme nazi, alors qu'il cite lui-même plus loin une lettre dans laquelle Rabaud indique que les autorités d'occupation lui ont reproché d'être « personnellement responsable de [s]'être montré l'ami et le protecteur des juifs, et par conséquent l'ennemi de la politique allemande ». Mais aucune relation n'est mise entre ces éléments.

L'article en question jette également la suspicion sur le rôle de Claude Delvincourt qui succède à Henri Rabaud en 1941 en conservant Jacques Chailley à ses côtés. Il suggère en effet que leur action dans un épisode resté célèbre auprès de la communauté des musiciens - celui de "l'Orchestre des cadets" -, visant à soustraire les étudiants du Conservatoire au STO et à cacher des résistants, aurait été un « mythe ». Or, ces propos ont soulevé la réprobation d'un grand nombre de témoins directs de l'époque [...]. Ils furent plus d'une quinzaine à confirmer le rôle positif, voire héroïque, de Claude Delvincourt, plusieurs associant Chailley à l'œuvre commune. [...] Jacques Chailley n'a eu à subir aucune poursuite à la Libération au moment où les collaborateurs ont eu à rendre des comptes. Lorsque plus tard, il a été proposé pour la Légion d'honneur jusqu'au grade d'officier, l'enquête réglementaire a été menée qui n'a fait apparaître aucun fait passé devant empêcher la remise de cette décoration. Il a reçu en outre la Croix de guerre 1939-1945 et la Médaille militaire. Enfin, aucune pièce nouvelle "à charge" n'a été produite au cours des dernières années. [...]

Les présents signataires entendent marquer solennellement leur désapprobation la plus totale envers de tels propos et ces discrédits portés avec désinvolture à l'encontre d'une personnalité marquante de l'histoire de la musicologie française. En la matière, seul prévaut le débat scientifique, dépassionné et responsable.

Seize enseignants titulaires de l'UFR de Musique et musicologie de l'Université Paris-Sorbonne Paris IV
Michèle Alten, Michèle Barbe, Jean-Pierre Bartoli, Marc Battier, Frédéric Billiet, Jérôme Cler, Danielle Cohen-Levinas, Laurent Cugny, Olivier Julien, Katarina Livljanic, Nicolas Meeùs, François Picard, Hyacinthe Ravet, Jeanne Roudet, Denis Rouger, Catherine Rudent.

Nous avions publié en son temps des extraits du témoignage d'Odette Gartenlaub, professeur de formation musicale, paru dans le Journal du Conservatoire. Agée de 14 ans en 1942, elle avait reçu la lettre circulaire de Claude Delvincourt (qu'elle a gardée) lui annonçant son renvoi en vertu de la loi d'exclusion des élèves juifs, sans un mot ou un geste directs de sa part. Elle se souvient aussi que Jacques Chailley l'avait poursuivie dans le hall en lui disant : « Partez, partez ! » En revanche, Odette Gartenlaub parle encore aujourd'hui avec reconnaissance de son professeur Noël Gallon, qui continua à la recevoir pour des leçons privées alors qu'elle portait l'étoile jaune, sans se soucier du danger qu'il encourait.


Références / musicologie.org 2011