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Anniversaire Rameau à l'Opéra-Comique : « Platée » chez les bling bling — Castor et Pollux magistral

 

Salle Favart, 22 mars 2014, par Frédéric Norac ——

Robert Carsen est un metteur en scène « conceptuel ». Entendez par là qu'il construit ses mises en scènes à partir d'une ou deux idées fortes où il décline habilement — parfois de façon un peu trop intellectuelle — le concept qui lui paraît sous-tendre le livret . Selon le plus ou moins d'adéquation de sa vision avec les enjeux dramaturgiques et l'univers esthétique originels, ses mises en scènes peuvent atteindre à la perfection, comme son célèbre Songe d'une Nuit d'été d'Aix en 1991, ou sa splendide approche des Boréades  de 2004 avec les Arts Florissants, ou rester à un niveau platement illustratif et glisser à la surface de l'œuvre.

platéeSimone Kermes (La Folie), Marcel Beekman (Platée), danseuse Suzanne Meyer, Arnold Schönberg Chor. Photographie © Monika Rittershaus.

C'est malheureusement ce qui se passe avec sa transposition de Platée dans l'univers  parisien de la mode des années 90 qui apparaît rapidement  comme un simple habillage et ne parvient jamais à toucher au cœur de l'œuvre, sinon peut-être dans ses dernières images. Mais c'eût été un comble pour un metteur en scène chevronné de rater aussi cette ultime situation. De sa première apparition dans le restaurant d'un palace au grand salon d'une maison de couture pour finir par la chambre à coucher du  grand hôtel où vont se consommer ses noces avec Jupiter et son humiliation finale, sa Platée ne nous amuse qu'occasionnellement et ne nous touche guère parce qu'on ne comprend jamais qui elle est réellement, ce qui la motive, quel rapport l'unit avec la troupe des branchés qui s'agite à l'arrière-plan d'une histoire dont les protagonistes manquent de relief. Que ce soit le Cithéron-barman  de Marc Mauillon ou le Mercure attaché de presse de Cyril Auvity, le Momus de Joao Fernandez ou L'Amour d'Emmanuelle de Negri, le metteur en scène n'a visiblement rien trouvé à leur accoler dans sa nomenclature que de plates caricatures.

PlatéeCyril Auvity (Mercure), Marcel Beekman (Platée), Edwin Crossley-Mercer (Jupiter), Marc Mauillon (Cithéron), João Fernandes (Mommuss), Arnold Schönberg Chor. Photographie © Monika Rittershaus.

Les allusions à des personnages connus — Jupiter sous les traits de Karl Lagerfeld, La Folie en Madonna — n'amusent que le temps de la première surprise et Robert Carsen se trouve souvent contraint de surcharger son approche pour relancer l'intérêt. La pertinence de ses trouvailles est souvent bien aléatoire comme ces métamorphoses de Jupiter transformées en défilé de mode déjanté.  Il faut dire que l'élément chorégraphique, omniprésent  et qui devrait servir à décrypter la satire, n'apporte guère de sens à l'ensemble et semble se contenter de citer toutes les tendances de la danse contemporaine, du hip hop au néo classicisme de William Forsythe en passant par la La Human Step  ou les chorégraphies de Laura Scozzi pour Laurent Pelly, pour ne citer qu'eux.

platéeMarcel Beekman (Platée) et Edwin Crossley-Mercer (Jupiter). Photographie © Monika Rittershaus.

Le seul moment un peu pertinent dans ce catalogue sans originalité reste celui qui vaut sans doute — grande première à l'opéra ! — au spectacle d'être « déconseillé au moins de 12 ans » : la partouze « metrosexuelle » débordante de sensualité en quoi le chorégraphe transforme le divertissement qui prélude aux noces de la nymphe et de Jupiter.

Platée est une bouffonnerie, une parodie de l'opéra-ballet et de ses codes, mais elle réclame une touche de poésie pastorale et de rêve qui manque cruellement à cette approche caricaturale et surchargée. Si les solistes cités plus haut sont garants d'un excellent niveau musical  de même que l'excellent chœur et l'ensemble orchestral,  on ne peut pas dire que le plateau offre quelque révélation. On doit reconnaître à l'incarnation de la nymphe par Marcel Beekman l'intérêt de la totale ambiguïté sexuelle  mais il reste au plan vocal aussi  sommaire que l'image caricaturale qu'en donne la mise en scène. La Folie de Simone Kermes possède certes une très grande voix et un timbre très personnel mais son Français pour le moins exotique et quelques problèmes d'intonation déparent un peu sa grande scène de l'acte II. La direction nerveuse de Paul Agnew (qui fut en son temps une Platée ô combien subtile) dynamise certes les Arts Florissants mais ne  parvient que par intermittences à animer un spectacle pesant et sans esprit. On espère — vu ce qu'une telle production à dû couter à réaliser — avec son luxueux décor et sa débauche de costumes — qu'au moins la maison Chanel qui a visiblement autorisé l'usage de son image et de son monogramme, a quelque peu mis la main à la poche pour la soutenir.

platéeMarcel Beekman (Platée). Photographie © Monika Rittershaus.

Prochaines représentations les 22, 24, 25, 27 et 30 mars.

Retransmission en direct sur Mezzo le 27 mars et en différé sur France Musique le 12 avril.

Castor et Pollux magistral ( Salle Favart, 21 mars)

Après une soirée aussi frustrante, Castor et Pollux, donné le lendemain en  version de concert par l'Ensemble Pygmalion, paraît un véritable cure de jouvence. Sous la main ferme et souple de Raphaël Pichon, la musique et l'esprit de Rameau semblent renaître et se mettre à vivre dans toute leur plénitude.

Raphaël PichonRaphaël Pichon.

Portée par le jeune chef à la présence dansante, la partition se déploie dans toute la richesse de ses harmonies, la subtilité de ses alliances de timbres, la variété de ses rythmes et de ses climats. Son pouvoir d'évocation est tel que les longues suites de danse de chaque acte vivent et captivent, même sans le soutien d'aucune chorégraphie,  jusqu'à une passacaille finale d'une pulsation enivrante. Le chef a fait l'intelligent choix de laisser les instruments dans la fosse et il obtient ainsi un parfait équilibre entre le richesse du tissu orchestral, des chœurs superlatifs où l'on note une étonnante répartition des pupitres — 7 voix féminines pour 18 masculines — et un plateau de solistes en totale osmose avec eux.

On pourra certes faire quelques réserves sur la Télaïre de Judith Van Wanroij ou  la Phébé de Michèle Losier qui, l'une comme l'autre, manquent un peu d'étoffe ; sur le Castor de Bernard Richter qui depuis ses Atys ici même en 2011 semble avoir perdu toute rondeur dans l'aigu ou sur Christian Immler dont le Jupiter bien chantant parait toutefois un peu léger et regretter, surtout, que Cyrille Dubois — dans le triple rôle d'un Athlète, Mercure et un Spartiate —, indisposé, ne puisse faire valoir les charmes de son joli timbre de ténor léger.  Qu'importe si la distribution vocale, à l'exception du Pollux magistral de Florian Sempey — sans doute le baryton français le plus prometteur de la nouvelle génération — n'est pas tout à fait à la hauteur des ambitions du jeune chef qui la dirige, l'essentiel ici repose sur l'orchestre et les chœurs et sur un travail d'ensemble dont le résultat est salué à juste titre par une salle enthousiaste et quatre rappels suivi d'un bis. Cette soirée jubilatoire de haut vol fait rêver d'une production scénique avec les mêmes forces ou à tout le moins d'un enregistrement.

 

plume Frédéric Norac
20 mars 2014

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