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Antonacci entre
buffa et seria
« Il segreto di Susanna »
& « La Voix humaine »

Opéra Comique, 20 mars 2013

Par Fréféric Norac

 

AntonacciAnna Caterina Antonacci, dans « La voix humaine ».Paris, Opéra-Comique, mars 2013.
Phtotographie © Bohumil Kostohryz.

1909-1959. Cinquante ans et un abîme stylistique séparent les deux œuvres en un acte de cette double affiche proposée par l'Opéra Comique.

D'un côté, un intermezzo dans la plus pure tradition bouffe italienne, à deux personnages — baryton et soprano — plus un rôle muet que réunit une intrigue aussi légère que la fumée des cigarettes que fume en cachette la comtesse Susanna et qui suscite la jalousie de son mari.

De l'autre, un monodrame quasi naturaliste où Poulenc explore toutes les facettes de la souffrance d'une femme que son amant est en train d'abandonner.

Entre les deux, un lien — la même interprète dans le rôle titre — et chez les deux compositeurs un rapport à la modernité qui se situe plutôt dans une sorte de biais et qui s'appuie sur une solide tradition : celle de la déclamation lyrique à la française chez Poulenc (le sous-titre de « tragédie lyrique » n'a pas été choisi comme une simple boutade) et celle du chant mélodique d'obédience belcantiste chez Wolf Ferrari.

Il segreto di Suzanna Vittorio Prato et Anna Caterina Antonacci dans « Il segreto di Susanna ».
Paris, Opéra-Comique, mars 2013. Phtotographie © Bohumil Kostohryz.

On entend passer dans Il segreto di Susanna le souvenir de Donizetti, du Bellini de la Somnambule dans la belle scène accompagnée au piano seul de l'héroïne, de Verdi, celui de Falstaff mais aussi celui d'Othello dans le premier monologue du comte — mais tout cela est mâtiné par l'influence évidente de la musique allemande à quoi son orchestration économe en cordes fait souvent penser. L'opérette viennoise et Strauss ne sont pas très loin. Le pastiche fait souvent mouche, mais ne laisse qu'une trace vite envolée comme une caresse raffinée, mais furtive. L'œuvre de Poulenc évidemment se situe à un tout autre niveau de pertinence et d'émotion.

Vittorio Prato et Anna Caterina Antonacci dans « Il segreto di Susanna »Vittorio Prato et Anna Caterina Antonacci dans « Il segreto di Susanna ».
Paris, Opéra-Comique, mars 2013. Phtotographie © Bohumil Kostohryz.

Ludovic Lagarde réunit les deux opéras dans un décor unique, la vision quasi abstraite d'un appartement tout en volumes blancs, transformé par le jeu des ambiances colorées pour l'opéra bouffe, découvrant pour la tragédie les faces cachées d'un petit appartement désert et glacé , éclairé a giorno, grâce à un plateau tournant qui permet de suggérer l'errance de l'héroïne. L'utilisation d'une vidéo réinterprétant le célèbre photomontage de Man Ray « Larmes » à travers le visage d'Anna Caterina Antonacci n'ajoute pas grand-chose et finit par être totalement éclipsée par la présence physique de l'interprète.

Vittorio Prato et Anna Caterina Antonacci dans « Il segreto di Susanna ».Vittorio Prato et Anna Caterina Antonacci dans « Il segreto di Susanna ».
Paris, Opéra-Comique, mars 2013. Phtotographie © Bohumil Kostohryz.

La chanteuse se révèle aussi à l'aise dans les deux registres — peut-être un peu mature pour les minauderies de la jeune épouse, surtout confrontée au comte juvénile de Vittorio Prato — mais on admire sa capacité à alléger une voix que l'on croyait plutôt de mezzo-soprano que de soprano lyrique léger. La chanteuse met un petit temps à se chauffer dans la tessiture plus centrale de La Voix humaine, laissant passer au début quelques phrases à la limite du parlé qui nous reverraient plutôt à l'esthétique vériste. Mais très vite la voix s'assouplit, se coule dans la prosodie française et dose avec beaucoup de subtilité l'émotion sans jamais trop exagérer sur la pathétique. Le français est sans défaut et la couleur parfaitement au diapason, et l'interprète suspend l'auditeur à la moindre de ses inflexions.

 Anna Caterina Antonacci dans « Il segreto di Susanna ».Anna Caterina Antonacci dans « Il segreto di Susanna ».
Paris, Opéra-Comique, mars 2013. Phtotographie © Bohumil Kostohryz.

À la tête de l'Orchestre Philharmonique du Luxembourg, Pascal Rophé fait preuve de beaucoup d'énergie dans le discours bouffe et d'un sens aigu de la pulsation, du rythme dramatique si particulier dans le monodrame de Poulenc, avec ses ruptures et ses silences qui font résonner la plainte de l'héroïne.

Anna Caterina Antonacci, dans « La voix humaine ».Paris, Opéra-Comique, mars 2013.Anna Caterina Antonacci, dans « La voix humaine ».Paris, Opéra-Comique, mars 2013.
Phtotographie © Bohumil Kostohryz.

L'acoustique de l'Opéra Comique dessert un peu l'équilibre entre plateau et l'orchestre qui parfois écrase un peu la voix.

Le triomphe que le public fait à la chanteuse au final la consolera sans doute de ses déconvenues dans Carmen à l'Opéra Bastille en début de saison.

Frédéric Norac

Prochaines représentations le  23, 26 et 29 mars.

Anna Caterina Antonacci, dans « La voix humaine ».Paris, Opéra-Comique, mars 2013.Anna Caterina Antonacci, dans « La voix humaine ».Paris, Opéra-Comique, mars 2013.
Phtotographie © Bohumil Kostohryz.

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