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Claude Lévi-Strauss et la troisième étude de Chopin

Claude Lévi-Strauss
Tristes Tropiques (IX le retour chap. 37)
l'Apothéose d'Auguste
Plon, « Terre Humaine », pages 435-436.

 

[…] Pendant des semaines, sur ce plateau du Mato Grosso occidental, j'avais été obsédé , non point par ce qui m'environnait et que je ne reverrais jamais, mais par une mélodie rebattue que mon souvenir appauvrissait encore : celle de l'étude numéro 3 opus 10 de Chopin, en quoi il me semblait, par une dérision à l'amertume de laquelle j'étais aussi sensible, que tout ce que j'avais laissé derrière moi se résumait.

Pourquoi Chopin, vers qui mes goûts ne m'avaient pas particulièrement porté ? Élevé dans le culte wagnérien, j'avais découvert Debussy à une date toute récente, après même que les Noces, entendues à la deuxième ou troisième représentation, m'eurent révélé en Stravinsky un monde qui me paraissait plus réel et plus solide que les savanes du Brésil central, faisant s'effondrer mon univers musical antérieur.

Mais au moment où je quittai la France, c'était Pelléas qui me fournissait la nourriture spirituelle dont j'avais besoin ; alors, pourquoi Chopin et son œuvre la plus banale s'imposaient-ils à moi dans le désert ?

Plus occupé de résoudre ce problème que de me consacrer aux observations qui m'eussent justifié, je me disais que le progrès qui consiste à passer de Chopin à Debussy se trouve peut-être amplifié quand il se produit dans l'autre sens. Les délices qui me faisaient préférer Debussy, je les goûtais maintenant dans Chopin, mais sous une forme implicite, incertaine encore, et si discrète que je ne les avais pas perçues au début et que j'étais allé d'emblée vers leur manifestation la plus ostensible. J'accomplissais un double progrès : approfondissant l'œuvre du compositeur le plus ancien, je lui reconnaissais des beautés destinées à rester cachées de qui n'eût pas d'abord connu Debussy. J'aimais Chopin par excès, et non par défaut come fait celui pour qui l'évolution musicale s'est arrêtée à lui. D'autre part, pour favoriser en moi l'apparition de certaines émotions, je n'avais plus besoin de l'excitation complète : le signe, l'allusion, la prémonition de certaines formes suffisaient.

Lieues après lieues, la même phrase mélodique chantait dans ma mémoire sans que je pusse m'en délivrer. Je lui découvrais sans cesse des charmes nouveaux. Très lâche au début, il me semblait qu'elle entortillait progressivement son fil, comme pour dissimuler l'extrémité qui la terminerait. Cette nouure devenait inextricable, au point qu'on se demandait comment elle pourrait bien se tirer de là ; soudain, une note résolvait tout, et cette échappatoire paraissait plus hardie encore que la démarche compromettante qui l'avait précédée, réclamée et rendue possible ; à l'entendre, les développements antérieurs s'éclairaient d'un sens nouveau : leur recherche n'était plus arbitraire, mais la préparation de cette sortie insoupçonnée. Était-ce donc cela, le voyage ? une exploration des déserts de ma mémoire, plutôt que de ceux qui m'entouraient ?

 

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Lévi Strauss poursuit en évoquant la pièce de théâtre qu'il écrit alors l'Apothéose d'Auguste, « les Indiens avaient disparu : pendant six jours, j'écrivis du matin au soir..[….] Après quoi l'inspiration me quitta, et elle n'est jamais revenue. En relisant mes griffonnages, je ne crois pas devoir le regretter. »

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