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Émile Vuillermoz : Critique musicale, 1902-1960 : Au bonheur des soirs

 

Émile Vuillermoz

 

Vuillermoz  Émile, Critique musicale (1902-1960) : Au bonheur des soirs (Texte établi par Jacques Lonchampt), L'Harmattan, Paris 2013 [578 p. ; ISBN 978-2-343-01210-0 ; 52 €]

Par Eusebius ——

Les recueils de critiques musicales sont un genre vieux de deux siècles et constituent une source documentaire essentielle à la connaissance de la vie musicale, des œuvres, de leurs auteurs ainsi que des réactions du public et des spécialistes. Si l'éditeur, Jacques Lonchampt, a déjà publié certaines de ses propres critiques, fort instructives1, aucune de son illustre prédécesseur ne semble avoir fait l'objet d'une édition. Entre un cinquième et un quart de ces dernières sont publiées dans le présent ouvrage.

On descend le large fleuve de plus de cinquante ans de vie musicale avec le meilleur mentor, élève chéri de Fauré, musicien savant et averti, témoin curieux des créations comme des reprises. Et l'on voit défiler les ouvrages, de Pelléas et Mélisande à La voix humaine, et les figures, interprètes et compositeurs.

La « profession de foi » du début de sa collaboration régulière à L'Europe artiste (25 février 1904) fonde sa démarche, empreinte d'une modestie et d'une honnêteté intellectuelle que l'on souhaiterait percevoir plus fréquemment dans notre prose musicale : « Chercher un jugement définitif dans un article paru le lendemain d'une première audition me paraît une fâcheuse naïveté, même dans le cas où le signataire est compétent, ce qui est à peu près inusité […] Imaginer le critique musical chargé d'un rôle auguste d'éducateur des foules est simplement ridicule et quelque peu injurieux pour la musique qui, seule, importe ».

La sincérité de Vuillermoz ne saurait être mise en doute. Il lui arrive d'être partial, voire injuste — il méprise Berlioz, se montre imperméable à l'art de Poulenc comme à celui de Messiaen — certainement conditionné par l'enseignement reçu de Fauré, son maître. Mais, à côté de ces réticences, quelle clairvoyance lorsqu'il s'agit de rendre compte de la création d'œuvres de Stravinsky2, de Schönberg3, Berg et Webern. L'admiration qu'il porte à Ravel4 et à Stravinsky nous vaut des portraits, des notations, des analyses d'une rare richesse.

Sa curiosité musicale est permanente, de la pratique de la musique ancienne dont l'interprétation « puritaine » le déçoit (p. 70) à la musique arabe (p.209-210) ou encore au jazz (Duke Ellington, p. 233 et suivantes).

Pas une page dépourvue d'intérêt : mes notes de lecture sont trop abondantes pour entrer dans le cadre d'une critique (de critique !). J'en retiens une, au risque d'être injuste. Six pages sont consacrées à la révolution que constituèrent les mises en scène de Wieland Wagner des ouvrages de son grand père (p.533-539). Par-delà son attention au corpus wagnérien, c'est toute la mutation qui allait marquer durablement la scénographie qui est appréhendé, avec l'apport des nouvelles technologies.

Les interprètes ne sont pas en reste : la plupart des solistes — particulièrement les pianistes — des formations instrumentales ou orchestrales et de leurs chefs5, des chorégraphes, danseurs et metteurs en scène occupent une part importante des notations de cet observateur avisé.

L'index des noms des personnes et de lieux, sélectif et indigent, aurait gagné à être complété, et enrichi de celui des œuvres citées. Ma relecture y pourvoira car cet outil paraît indispensable pour exploiter la richesse extraordinaire de son contenu. Déplorons aussi les multiples fautes d'accord et coquilles, qui ne sont certainement pas imputables à Émile Vuillermoz ni à Jacques Lonchampt, amoureux de la langue.

Ces quelques réserves ne doivent pas occulter l'essentiel : La lecture de cette chronique est aisée et l'on dévore les presque 600 pages de ce pavé avec gourmandise. Son style alerte, sa plume élégante et précise, sans jamais tomber dans la pédanterie, sont un régal. Nous avons là une précieuse mine d'informations, et une sorte de source de jouvence, tant les questions qu'il soulève demeurent d'actualité.

Un grand merci à Jacques Lonchampt, digne successeur de Vuillermoz, auquel nous avons tant dû pendant sa longue collaboration au Monde, qui, hélas, ne lui a pas trouvé de véritable héritier…

plume Yvan Beuvard
21 octobre 2013

Biographie d'Émile Vuillermoz

Notes

1. Lonchampt (Jacques), Le bon plaisir, journal de musique contemporaine, Paris, Plume, coll. En blanc et noir, 1994.

2. Ainsi son témoignage sur la création du Sacre du printemps, p.279.

3. L'analyse fouillée, exemplaire et lumineuse du Pierrot lunaire paraît aussi essentielle que celles de Max Deutsch ou de Michel Philippot, qui ont eu cours il y a 50 ans (pp.85-88).

4. Seule réserve : L'heure espagnole, « friandise musicale extraordinaire », pour laquelle il estime que Ravel se fourvoie.

5. Toscanini les transcende tous, musicalement, techniquement et surtout humainement. Les détails qu'Emile Vuillermoz donne sur leur technique, sur leurs méthodes de travail, leur gestique, leur relation aux musiciens sont un témoignage de grande valeur.

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