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Faut-il être antisémite pour aimer Wagner ? Réponse au « wagner et le juif errant : une hontologie » de Philippe Godefroid

wagner et le juif errant

Godefroid Philippe, wagner et le juif errant : une hontologie. Qui est ce qui est allemand ? – Donner la mort. « Univers musical », L'Harmattan, Paris 2014 [500 p. ; ISBN 978-2-343-02761-6 ; 36 €]

Par Jean-Luc Vannier ——

Après « Richard Wagner, 1813-2013 — Quelle Allemagne désirons-nous ? » et « Richard Wagner, l'Ecclésiaste antisémite », tous deux publiés aux éditions L'Harmattan, Philippe Godefroid vient de commettre son troisième essai sur le sujet avec un titre plus accrocheur : « wagner et le juif errant : une hontologie — Qu'est-ce qui est allemand ? – Donner la mort ».  Sans majuscule pour « Wagner » et « Juif ». Le docteur en musicologie et spécialiste du Gesamtkunstwerk se propose d'étudier le thème du « Juif errant », l'un des Grundthema selon lui dans « l'œuvre totale » du compositeur né à Leipzig en 1813. Il serait vain de chercher à prendre l'auteur en défaut sur la connaissance de la vie et des écrits de Richard Wagner : l'homme de théâtre semble incollable sur l'histoire du fondateur, en 1876, du festival de Bayreuth. Son exégèse sourcilleuse des divers livrets du compositeur, celle tout aussi pointue du journal de son épouse Cosima ne laissent aucun doute sur l'antisémitisme mêlé de nationalisme, ceux des antidreyfusards en France quelques années plus tard, du créateur de la Tétralogie.

Si l'auteur s'en était tenu à cette exigeante exploration biographique de Wagner, nous n'aurions pas été en mesure d'ajouter un commentaire autre qu'élogieux. C'est toutefois loin d'être le cas. Philippe Godefroid reconnaît qu'il n'a pas rédigé cet ouvrage pour l'histoire, la science musicologique mais « pour » les wagnériens. La lecture attentive de « « wagner et le juif errant » comporte, hélas, des approximations, des interprétations confuses voire des contradictions dans les énoncés. Au point qu'elles finissent par jeter un doute sérieux sur les intentions de son rédacteur. Le dernier tiers du livre consacré à une piètre « psychanalyse du wagnérisme » achève de nous en convaincre.

Ce sont tout d'abord  les dérapages et les fourvoiements dans l'argumentaire de Philippe Godefroid qui nous mettent la puce à l'oreille. En pleine élaboration instruite, au détour de citations philosophiques, l'auteur laisse filtrer une expression agressive, voire haineuse : si elles étonnent à leur première occurrence, leur multiplication tout au long de l'ouvrage constitue autant de signaux d'un surgissement sans doute mal maîtrisé d'une pensée plus profonde. Pour ne pas dire refoulée. Hypothèse rendue crédible par le fait que ces saillies compulsives vont toutes dans le même sens. Elles nourrissent le fil rouge des réflexions du spécialiste : de manière obsessionnelle, et sur fond d'une dénonciation du « caractère totalitaire de l'œuvre wagnérienne », Philippe Godefroid distille insidieusement un anti-germanisme destiné à culpabiliser et le public allemand et les admirateurs de Wagner pour leur supposé antisémitisme. Assertion discutable. Des « wagnériens » dont l'auteur entend, non sans une arrogance suspecte, se démarquer en revendiquant une érudition curieusement empreinte de la même prétention à la plénitude du savoir, à la « totalité » interprétative du « système » wagnérien. Et ce, sous couvert d'une innocente formule : « dès l'instant où l'on veut représenter Wagner, c'est un désir d'Allemagne que l'on représente ». Impossible, selon l'auteur, de penser Wagner sans wagnérisme : « Wagner, bon créateur, unit l'art poétique mâle et musique femelle pour engendrer des wagnériens allemands, chrétiens et antisémites ». Son anti-germanisme va jusqu'à critiquer « le soutien au Bayreuth d'aujourd'hui affiché par la chancelière Merkel » ou interroger le caractère « fréquentable » de l'Allemand contemporain. Les personnages de Wagner, à commencer par « Siegfried, corps scrofuleux, de guingois, tordu, juif pour tout dire » (p.461), sont des « caricatures manifestes de Juif » ce qui reflète, selon lui, l'indéniable problématique du compositeur : « comment échapper à l'enjuivement du monde ? ».

Sans compter, ajoute l'auteur avec un sarcasme qui frise le renversement « racial » en son contraire, « ces Juifs haineux de leur judaïté qui ont eu des contacts avec le wagnérisme ». Son développement sur le « martyre d'Hermann Levi » illustre ce mélange de faits historiques et d'interprétations tendancieuses : d'un côté, un « chef d'orchestre prêté à Bayreuth par Louis II de Bavière » meurt « tué à petit feu » par la volonté de Wagner de « le baptiser dans la germanité chrétienne-wagnérienne et de le dépouiller jusqu'à l'âme de tout caractère juif », qualifiant au passage Rubinstein, le « pianiste domestique » de Wagner, de « juif et dévoué comme un chien » à son maître. D'un autre, et sans se rendre compte de cette contradiction, Philippe Godefroid, pourtant soi-disant versé dans la psychanalyse, glisse sur l'anamnèse familiale du maestro, admettant qu'il était un « drogué de travail », un « malade des nerfs ». L'obsession présentée comme celle de Richard Wagner sur la « juiverie », serait-elle finalement un peu celle de Philippe Godefroid ? En clair : chargerait-il la barque wagnérienne pour, inconsciemment, mieux alléger la sienne ? A deux reprises, l'auteur ajoute à la confusion : dans un passage particulièrement alambiqué, il invite à « réfléchir aux liens unissant wagnérisme et sionisme ». Dans une note de bas de page (p.164), il avoue par surcroît que certaines de ses analyses « n'auront pas la moindre chance de s'imposer » mais qu'il « faut bien qu'il reste logique » avec lui-même.

Les énigmatiques singularités de l'auteur ne s'arrêtent pas à ce stade et nous pouvons nous demander pour quelles raisons ce dernier nous abreuve de références philosophiques, certaines pertinentes pour éclairer la pensée et l'œuvre de Richard Wagner, d'autres sombrant dans le hors-sujet. Ce ne sont pas les éléments les plus rédhibitoires de sa démonstration. Quelques exemples parmi les plus flagrants. L'auteur définit la religion dans le pur sens commun, celui de « relier » les hommes entre eux. Lui qui est capable de citer des paragraphes entiers de Fichte,  Goethe, Schiller, Heine, Kant, Barthes ou Blanchot,  n'a pas été en mesure d'étayer son élaboration sur Emile Benveniste ou Georges Dumézil : avant de revêtir la tonalité d'ordre public qui intéressait les pères de l'église, religio signait pour le linguiste, une « hésitation qui retient », un « scrupule qui empêche » et non un sentiment qui dirige vers l'action. Selon le philologue ensuite, « le mot qui a fini par désigner l'ensemble des rapports de l'homme avec l'invisible » a d'abord désigné une « hésitation inquiète devant une manifestation qu'il faut avant tout comprendre pour s'y adapter ». Certainement plus wagnérien dans la lettre et dans l'esprit. De malheureuses approximations visent en outre le judaïsme. En témoigne une assertion en note de bas de (p.120) : « la question du respect des textes sacrés comme vérités non susceptibles d'exégèse échappant à la dogmatique se posa également du côté du judaïsme ». Et d'oublier, malgré les injonctions contraignantes de la Halakha, l'ouverture  du teï ko  – la question laissée en suspens –  ponctuant toute interprétation rabbinique : la grande force tant intellectuelle que spirituelle du judaïsme. « C'est en s'appuyant sur ces ouvertures qui se lisent parfois entre les lignes », rappelle Sonia Sarah Lipsyc, qu'un commentaire du texte de Maïmonide, l'un des premiers richorim, a permis aux contemporains d'ouvrir aux femmes l'étude de la Thora (Femmes et judaïsme aujourd'hui, Editions In Press, 2008, p. 35). « La réponse est le tombeau », dit-on encore en hébreu.  Sa bibliographie omet, à ce titre, certains ouvrages pourtant en lien direct avec ses élaborations : ceux d'Hannah Arendt ou, par exemple, celui d'Elisabeth Roudinesco (Retour sur la question juive, Albin Michel, 2009).

Gardons le meilleur, plutôt le pire, pour la fin. L'auteur se dit « enfant de la psychanalyse » dont il affirme qu'une « bonne part vient de l'idéalisme allemand ». Malgré l'annonce en introduction des références freudiennes, le corps du texte scotomise toute la métapsychologie de Freud, pour réduire la psychanalyse aux seuls dogmes lacaniens – autre forme de totalitarisme  –  en jonglant sur des dizaines de pages avec les « phallus », les « manque-à-être » sans nous épargner les poncifs des « père-versions » et autres « En-vie ». Avec de nouvelles contradictions : comment Philippe Godefroid peut-il chercher à nous convaincre que « Wagner inventa la psychanalyse » (p.428) pour affirmer ensuite que « la pulsion de mort wagnérienne n'est ni schopenhauerienne, ni freudienne »(p. 441) tout en s'embourbant dans une formule absconse : « la déliaison, c'est la pulsion antipulsionnelle de mort »(p.427) laquelle fait fi des études approfondies sur ce thème par Jean Laplanche (Sexual, La sexualité élargie au sens freudien, PUF, 2007). Ou bien encore, faire des héros wagnériens, des « personnages psychotiques » ! Plusieurs de ses anciens élèves affirment d'ailleurs que Lacan « n'a pas compris grand-chose à la mère et à l'enfant », au point même de freiner toute publication sur ce sujet à son époque. Dans une note de bas de page, l'auteur mentionne l'une des phrases de Brünnhilde qu'il tient pour « inattendue » mais dont il n'exploite pas la portée hautement analytique : « les enfants criant parce que leur mère leur a retiré le sein » (p. 47). Quid de ses allégations sur le fait que l'on « trouve du féminin dans le Juif » (p.401) ou que Wagner lie « détestation du Juif et détestation du féminin » (p.53) ? Convient-il de le rassurer en lui rappelant que la « bisexualité constitutionnelle psychique » accorde à chaque être humain sa composante masculine et féminine ? Et que la clinique analytique peut témoigner du fait que la plus grande angoisse pour l'homme réside dans sa découverte tant redoutée de sa part féminine? Si l'auteur s'était donné la peine de lire Freud et, en particulier ses « Trois essais sur la théorie de la sexualité » (1905), il aurait été sans doute en mesure de mieux comprendre le registre pulsionnel et sexuel contenu dans l'œuvre wagnérienne. Et sa culpabilité subséquente, la « conscience de culpabilité » dûment étudiée par le Viennois (Pour introduire le narcissisme,1914). Il aurait en outre mieux saisi les raisons pour lesquelles les « mises en scènes contemporaines de Wagner étalent une certaine violence et expressivité corporelle » qui « paradoxalement concernent peu la relation érotique ». Dissimuler afin de montrer au grand jour. Sa problématique du féminin n'écarte pas d'autres apories : « toutes les femmes sont chez Wagner victimes de la société des mâles » (p.394) avant d'écrire plus loin, cette fois-ci avec justesse : « la femme salvatrice ne sacrifie pas son innocence, elle la conquiert en mourant et, l'ayant conquise, peut en faire profiter son partenaire » (p.424). Nous ne pourrons reprocher à l'auteur l'omission la plus conséquente dans ses élaborations, celle sur la voix : elle résulte de son allégeance sans discernement à Lacan et à sa transindividualité du langage – « l'inconscient est structuré comme un langage » – qui revient à édulcorer le particularisme, l'individualité de l'inconscient. « Oublions les statures imposantes des cantatrices », prétend-il, alors que « la parole est essentielle » chez Wagner, a fortiori lorsque Philippe Godefroid creuse « la parole première entendue dans le Ring » ou insiste sur « la Schröder-Devrient pour laquelle Wagner écrira les rôles d'Adriano, Senta et Vénus et qui restera son modèle d'actrice lyrique ».

Les « précipitations » qui accompagnent les finals wagnériens sont considérées par l'auteur comme « l'irruption du temps divin au cœur de la temporalité humaine ». Ne serait-ce pas, pensons-nous, cette « incessante remémoration/prédiction, l'incessante introspection/prospection » dans la partition du compositeur qui signent l'avènement essentiel, paradigmatique du temps nietzschéen de l'humain, y compris dans son illusoire toute puissance ?
Philippe Godefroid aurait pu mettre à profit son extraordinaire connaissance de Richard Wagner pour réfléchir à ce « tragique humain, promettre et se dérober sans cesse » (p.141), ce wagnérisme comme « art de l'épuisement, que sa musique promette inlassablement le repos mais ne l'accorde jamais » (p. 152) », formule qui nous fait penser à celle du psychanalyste André Green : « la paix qu'Eros menace, c'est Thanatos qui la donne ». Ce « pulsionnel sexuel », aussi « constant » qu'à jamais et absolument « inconciliable » (Jean Laplanche, Le primat de l'autre en psychanalyse, Champs Flammarion, 1997, p. 11) ne nous fournirait-il pas la grille de lecture de ce que Philippe Godefroid nomme le « débat wagnérien par excellence » ?

 

Nice, le 21 juin 2014
Jean-Luc Vannier

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