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Giacomo Puccini et Albert Carré : « Madame Butterfly » à Paris : jusqu'où ne pas aller dans les adaptations scéniques ?

Madame Butterfly

Niccolai Michela, Giacomo Puccini et Albert Carré: « Madame Butterfly » à Paris. « Mise en scène », Centro Studi Opera Omnia Luigi Boccherini, Brepols, Turnhout 2012 [314 p. ; ISBN: 978-2-503-54761-9 ; 95,00 €]

 

Par Jean-Luc Vannier, 10 juillet 2014 ——

Abordons ce passionnant ouvrage par une historiette : un soir des années 1900 à Aix-en-Provence, lors d'une représentation de Madame Butterfly avec Marguerite Carré, « on vit l'enfant — un méridional — répondre au consul Sharpless qui demandait son nom à sa mère : « Hé té ! Je m'appelle Marie ! ». Singulière, l'anecdote illustre pourtant le thème du fascinant ouvrage de Michela Niccolai paru chez Brepols, sur la mise en scène par l'Opéra-Comique en décembre 1906, de cette tragédie puccinienne par Albert Carré. Un minutieux travail collectif avec le Centro Studi Opera Omnia Luigi Boccherini et le Palazzetto Bru Zane.

Fascinant puisqu'il s'agit de redécouvrir « le livret de mise en scène » inventé à Paris dans les années 1830 où « tout est noté scrupuleusement en ce qui concerne tant les implantations de décors que les déplacements des personnages ou les modifications d'éclairage ». Un « livret » que les régisseurs pourraient suivre « quel que soit le lieu d'une reprise de production » précise Alexandre Dratwicki, le Directeur scientifique du Palazzetto Bru Zane dans un avant-propos.

Une codification du monstrum opératique comprenant la musique, le texte et la scène et visant à démontrer, selon l'auteure, « comment l'expression scénique est le pendant du geste sonore ». Et Michela Niccolai d'expliciter les étapes et les détails de la collaboration entre Giacomo Puccini et Albert Carré, directeur et metteur en scène à l'Opéra-Comique : « Mise en scène qui interagit avec la partition », éclairage scénique considéré comme « une composante du spectacle à part entière grâce à l'apport théorique et créatif d'Adolphe Appia dans le domaine de l'univers wagnérien ». Un succès au regard de cette coopération dont « Puccini était particulièrement fier » et qui est restée à « l'Opéra-Comique de 1906 à 1972 ». Outre l'explicitation de cette fructueuse collaboration entre le compositeur italien et le metteur en scène français dans le chapitre « Une Japonaise à Paris : Madame Butterfly à l'Opéra-Comique », l'ouvrage savant contient, systématiquement traduit dans les langues de Chateaubriand et de Dante, quelques superbes illustrations tirées du jardin japonais du musée Albert-Kahn et du jardin Rothschild, des esquisses de Carlo Songa du Teatro alla Scala et des estampes signées Hokusai. Ainsi que des notes issues de la Bibliothèque de l'Association de la Régie Théâtrale — 1700 documents sur les mises en scène de 600 opéras, opéras comiques et opérettes créés à Paris entre 1870 et 1930 — dont le document M 36 (IV) « description et critique des sources de la mise en scène de Madame Butterfly » permet de retrouver tous les croquis des déplacements, la liste des accessoires, les commandes de costumes. Sans oublier, en dernière partie, les intéressants et inédits « souvenirs d'Albert et Marguerite Carré » sur la création de cette Madame Butterfly. La coupure en trois actes de l'œuvre afin de respecter la tradition de l'Opéra-Comique, le personnage de Kate réduit au silence — son mutisme rendant sa présence encore plus intolérable pour l'héroïne — dans la version de Carré qui fera date, le saut d'octave sur le mot « morte », la signature par la célèbre actrice japonaise Sada Yakko du petit ballet du « duo des fleurs de cerisier » à l'acte II où la « musique s'est pliée à la scène », l'idée de « surélever la maisonnette de Butterfly de quarante centimètres » traduisant le hiatus avec un autre monde, tout comme le fait que Carré, « suivant la tradition déjà établie par le modèle wagnérien, attribue une fonction dramaturgique au lever et au baisser du rideau », sont autant d'innovations précieusement conservées dans ces annotations.

La valeur normative du livret d'Albert Carré est sans appel : « il n'y a de place ni pour la libre invention du directeur de scène du théâtre, ni pour l'originalité des exécutants ». Un univers astronomiquement éloigné des adaptations contemporaines, et ce, malgré quelques productions très fidèles comme celle du Staatsoper de Berlin en janvier 2013 : fallait-il comme le Staatsoper de Hambourg sous la direction d'Alexander Joel en 2012 remplacer l'enfant dont l'innocence vivante renforce le tragique de l'histoire, par une poupée-baigneur statique à l'avant-scène ? Convenait-il, comme le fit Daniel Benoin à l'opéra de Nice en mars 2013 plonger la pauvre Cio-Cio-San dans la glaciation de l'hiver nucléaire ? Qu'en penserait Giacomo Puccini aujourd'hui ?

 

Nice, le 10 juillet 2014
Jean-Luc Vannier

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