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Le triomphe d'Ulysse : Pénélope de Fauré

Théâtre des Champs Élysée, 20 juin

Par Frédéric Norac

do liso, alagna, Antonacci Marina di Liso, Roberto Alagna, Anna Caterina Antonacci. Photographie © Vincent Pontet : Wikispectacle.

Un fond de wagnérisme à la française, c'est à dire de surface, dans l'habillage harmonique et dans l'utilisation des Leitmotive, quelques réminiscences debussystes dans le mode déclamatoire, et surtout une inspiration mélodique où se sent l'influence du dernier Massenet. Ajoutez-y la poésie pseudo homérique  — mélange incongru de préciosité et de platitudes — de René Fauchois. Mixez le tout et vous obtenez un des cocktails les plus étranges du drame lyrique français finissant.

Pénélope de Gabriel Fauré (1913) est le fruit des « amours » entre un vieux composteur — qui avait fréquenté Bayreuth dans sa jeunesse mais était désormais plus intéressé par la musique de chambre et la mélodie — et une grande tragédienne lyrique,  Lucienne Bréval , qui fut Brunnhilde, Kundry et Grisélidis. Un enfant un peu bâtard, une œuvre de fabrication plus que de passion et d'inspiration.

Robert Alagna, Anna Caterina Antonacci, Fayçal Karoui. Robert Alagna, Anna Caterina Antonacci, Fayçal Karoui. Photographie © Vincent Pontet : Wikispectacle.

Le dernier acte où sont mis en scène l'épreuve de l'arc et le massacre des prétendants reste le meilleur, malgré une fin en apothéose d'une totale convention — « C'est Zeus qui nous rassemble ! Gloire à Zeus ! » — car il est le seul à offrir une authentique tension dramatique et une action théâtrale. Le premier acte — essentiellement d'exposition — souffre d'une absence totale d'enjeu mais au moins offre quelques bons portraits et un ballet à la fine texture orientalisante magnifiquement intégré dans le finale.

Le deuxième est plutôt un acte de diversion, assez bavard mais introduisant deux nouveaux personnages — Eumée et un jeune berger chanté par un soprano enfant où passe sans doute l'ombre de Télémaque, un rôle sacrifié pour des raisons de longueur.

Anna Caterina Antonacci, Fayçal Karoui. Photographie © Vincent Pontet : Wikispectacle.

Passées les années 20, l'œuvre n'a pas connu une grande postérité mais elle fut glorieuse. Germaine Lubin (en 1943), Régine Crespin dans les années 1960, Jessye Norman en 1980, pour ne citer qu'elles, se sont risquées dans le rôle-titre écrit pour un grand lyrique, sinon un soprano dramatique, ce que n'est en aucun cas la sculpturale Anna Caterina Antonacci. Ses qualités de musicienne et la finesse de son interprétation ne peuvent compenser des moyens qui restent au mieux ceux d'un Falcon, handicapé par un certain manque de projection et un timbre un peu terne. Son français de plus n'est pas toujours parfaitement compréhensible mais Paris l'adore depuis ses Cassandre au Châtelet et lui fait un beau succès. Autour d'elle, la distribution se révèle remarquablement idiomatique. Du groupe des prétendants, on distinguera le brillant Antinoüs de Julian Behr et l'Eurymaque, plus arrogant que nature, d'Edwin Crossley-Mercer. Vincent Le Texier apporte une grande dignité vocale au personnage d'Eumée. Du côté féminin, Marina de Liso gagnerait à travailler sa  prononciation du français et Sophie Pondjiclis en Cléone nous est apparue en coquetterie avec la justesse.

Anna Caterina Antonacci, Alberto Alagna. Photographie © Vincent Pontet : Wikispectacle.

Il faut louer les qualités des chœurs et de l'Orchestre Lamoureux conduits avec un grand sens de l'équilibre et un très grand raffinement sonore par Fayçal Karoui qui maintient une parfaite balance entre les solistes et l'orchestre.

Peu de lyrisme ou finalement assez discret, dans ce « poème lyrique », basé sur une continuité mélodique où les quelques ariosos concédés aux rôles principaux sont à peine esquissés et penchent plutôt du côté d'un récitatif orchestré peu varié que l'accompagnement des cordes ne parvient pas toujours à  animer. Le climat homogène, assez monotone, d'attente n'est finalement troué que par les éclats cuivrés liés au personnage d'Ulysse. Et c'est ici que se produit finalement le miracle de cette soirée. Dans un rôle plutôt limité et essentiellement sur le versant héroïque, Roberto Alagna, se taille la part du lion. Dès son entrée, des coulisses, avec son timbre solaire, son articulation parfaite et une vaillance jamais en défaut, il impose sa présence vocale et son magnétisme. Chacun de ses mots fait mouche et comparé à son français lumineux, celui des autres interprètes parait confus.  Son rayonnement éclipse tout autour de lui, y compris le rôle-titre, à qui il vole la vedette aux saluts finals où ses admiratrices viennent le couvrir de fleurs, confirmant qu'il reste, dans sa jeune cinquantaine, le plus grand ténor lyrique français depuis Alain Vanzo et, surtout, le plus populaire.

Marina di Liso, Roberto Alagna, Anna Caterina Antonacci, Fayçal Karoui. Photographie © Vincent Pontet : Wikispectacle.

Frédéric Norac

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