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Même si on a l'impression que
certains articles rassemblés ici, sont un peu
artificiellement arrimés au sujet, ce livre est
passionnant de bout en bout. Par son objet même
: le phénomène urbain, qui est, c'est
une évidence, une problématique essentielle,
dès qu'on veut réfléchir aux activités
humaines, musique comprise. Mais, un type de sujet rare
en musicologie, où l'on fait l'effort d'ignorer
ce genre d'évidence.
Comme on peut le lire dans la préface
: « Qu'est-ce qu'un musicologue ? C'est un
historien, un anthropologue, un philosophe, un sémioticien
ou un sociologue ou que sais-je encore qui se penche
sur la musique mais ce qu'il a d'essentiel et que les
autres n'ont pas est qu'il sait à cet effet lire
et analyser les partitions ». On se demande où
le musicologue étudie toutes ces matières.
Les cursus musicologiques ne comprennent pas ces formations,
ils ont même ignoré les bouleversements
des sciences sociales et de l'histoire des années
1970.
La musicologie est restée,
en grande part, imprégnée du positivisme
érudit de bibliothèque, de la charnière
des XIXe-XXe siècles, qui ont établi la
discipline. Depuis, elle cherche une reconnaissance
de science « dure » ou « technologique
», « neutre » (la science ce sont
des nombres et des formules, n'est-ce pas ? ). La musicologie
cultive, pour parodier des propos de Pierre Abélard,
des arbres aux magnifiques feuillages, mais sans fruits.
Ce livre, n'a pas cette invraisemblable
prétention, du musicologue « couteau
suisse » de l'érudition, vieux refrain
cher au monde de la musicologie, de François-Joseph
Fétis (1784-1871) à Jacques Chailley (1910-1999),
en passant par Jules Combarieu (1859-1916), et bien
d'autres.
Il s'agit ici, simplement d'une étude
de sciences sociales, du point de vue de la musicologie
qui en est une spécialité, avec ses outils
et moyens spécifiques.
S'attaquer au phénomène
urbain, est essentiel pour comprendre nos sociétés,
et la manière dont elles se pensent et se reflètent
dans ses activités artistiques.
La ville est le lieu des pouvoirs,
des centralisations, de la promiscuité, et de
la coopération entre les personnes. C'est dans
les villes que le travail s'est divisé et spécialisé.
Sans ville, pas de salles de concert, pas de métier
de musicien. La ville est aussi le lieu où les
contradictions de la société se font les
plus vives, où des besoins aigus d'unité
sociale se font sentir, dans lesquels le spectacle joue
un rôle important, particulièrement de
miroir et de régulation. C'est depuis les villes
que l'élite propage son influence, entre les
villes que voyagent les musiciens et les informations.
Le développement de la vie
urbaine a donc des conséquences importantes sur
l'administration du monde musical, mais encore, sans
aucun doute, sur les esthétiques.
La ville attire, mais la ville révulse,
en ce qu'elle est le théâtre de l'exacerbation
des contradictions de la société. Elle
apparaît alors comme contre-nature, un endroit
où se développent la débauche,
le crime, l'immoralité, voire la révolution.
On se tourne alors vers la campagne, ses vertus et vérités
originelles, les racines supposées. Le paradis
est un jardin, l'enfer une ville.
On peut multiplier les exemples illustrant
cette opposition, de la villa romaine hors de la ville,
à l'œuvre littéraire de Jack London, la
fermette de Marie-Antoinette à Versailles, et
le choix de Versailles lui-même, comme séjour
royal. La Trilogie de la Vilégiature de Goldoni,
le goût de la campagne chez Jean-Jacque Rousseau,
le mouvement de « retour à la campagne
» des années 1970, enfin tout ce qu'on
peut imaginer autour de la pastorale, de la bucolique,
de l'agreste, qui peuplent aussi les œuvres musicales.
Le mythe pastoral, fondement idéologique de la
jeune Amérique en rupture de ban avec la vieille
Europe corrompue, est une aspiration produite engendrée
par la ville, tout comme l'«art nouveau
», immense mouvement tourné vers la nature,
qui, dès le milieu du XIXe siècle, transforme
l'architecture des villes, et impose l'idée de
modernité. C'est, par exemple, dans ce mouvement
que la musique atonale prit son essor.
Ce livre offre une large palette
d'articles et de points de vue, lesquels dans leur ensemble,
esquissent l'image de dynamismes sonores mais encore
d'économie musicale, (sur quatre siècles
et l'ensemble de l'Europe), qui n'ont pas d'autonomie
propre, qui ne sont pas des objets singuliers de laboratoire,
mais qui sont, tout au long, la mise en œuvre de décisions
prises pas des personnes.
Jean-Marc Warszawski> 9 juin
2008
Présentation de l'éditeur
En croisant les méthodes et
les objets de l’histoire urbaine et de la musicologie,
ce volume s’attache à répondre à
une double question : en quoi l’espace musical infléchit-il
le développement de l’espace urbain et, à
rebours, en quoi les espaces urbains, notamment politique
et confessionnel, influent‑ils sur l’espace musical
? Plutôt que de proposer des analyses qui exploreraient
de façon exhaustive l’histoire musicale d’une
ville en particulier ou d’un lieu de représentation,
ce livre propose une série de cas types, révélateurs
des liens entre l’histoire d’une ville et celle d’un
fait musical. Le développement de l’espace musical
dans la ville en Europe, depuis la Réforme jusqu’à
l’émergence des avant-gardes musicales à
la fin du xixe siècle, s’est effectué
selon des paradigmes communs à ceux des autres
espaces urbains : local/national, sacré / profane,
privé / public, etc. Le choix du cadre européen
permet d’appréhender l’histoire musicale européenne
dans sa diversité et d’en dégager les
éléments de convergence.
Table des matières
Préface de Jean-Pierre Bartoli
; Introduction par Laure Gauthier et Mélanie
Traversier.
Première partie : La musique
et le pouvoir. 1. Euterpe et les princes
- Pouvoir et culture sonore dans les rues
d’Amiens au xvie siècle (Frédéric
Billiet)
- Les ruptures du quotidien sonore : une stratégie
de pouvoir ? L’exemple liégeois dans
la première moitié du xviie siècle
(Émilie Corswarem et Annick Delfosse)
- « La musica ha la sua propria sede
in questa città » : Histoire urbaine
et espaces musicaux à Venise, 1600-1797
(Caroline Giron-Panel)
- Développement de l’espace musical
et identité urbaine dans les villes d’Europe
centrale : les opéras de Lemberg et de
Prague (Philipp Ther)
2. Euterpe et l’Église
- Création et reconfiguration de l’espace
sonore : les activités musicales à
Strasbourg avant, pendant et après la
Réforme protestante (Beat A. Föllmi)
- Les spectacles à Munich aux xviie
et xviiie siècles. Pour une confrontation
de la scène scolaire et de l’opéra
(Anne-Claire Magniez)
- Les pompes royales dans les villes de Province
dans la seconde moitié du XVIIIe siècle
: entre catholicisme d’État et mondanités
locales (Georges Escoffier)
- Le chant parisien au xviiie siècle
: entre prière nationale et résistances
locales (Xavier Bisaro)
Deuxième partie : Le théâtre,
l’hospice ou la rue ? 1. Espace privé, espace
public
- La musique dans la rue : Giulio Cesare Croce
à Bologne, 1550-1609 (Florence Alazard)
- « Quattro venerandi templi d’Euterpe
» : les églises des Ospedali Grandi
durant la République vénitienne
(Laura Moretti)
- Entre théâtre et salon : les
premières salles de concert parisiennes
au xixe siècle (Laure Schnapper)
- Le salon de Liszt comme symbole du «
Nouveau Weimar » (1848-1861) (Damien Ehrhardt)
- Lieux du théâtre et architecture
de la société urbaine : éléments
sur le cas italien à la fin du XIXe siècle
(Carlotta Sorba)
2. Ville réelle, ville
imaginée
- Ville réelle, ville imaginée
dans les pièces de clavecin de François
Couperin (1668‑1733) (Bertrand Porot)
- Passion et utopie dans Euphonia ou la ville
musicale de Berlioz (Esteban Buch)
- La géographie de la musique et la
définition de ses objets : le cas de
New York au xixe siècle (Rémy
Campos)
Contributeurs ; Bibliographie
sélective ; Index des noms de lieux ; Index des
noms de personnes
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