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Opéra en plein air : La flûte enchantée de Mozart au château de Vincennes

 

29 juin 2013, par Flore Estang

 

« Je vais encore me battre avec mes partitions » dit l'ingénieur du son musicien en riant, alors qu'il rattrape au vol une page dérobée par le vent. « C'est parti ! ».

Dans cette quinzième édition d'Opéra en plain air, La Flûte enchantée de W. A. Mozart est mise en scène par Francis Huster et Steve Suissa, dans l'enceinte du château de Vincennes, hôte des opéras en plein air pour la quatrième année. Les gradins installés entre les tours sont pleins. Ambiance estivale de festival.

À travers un haut-parleur, une voix de femme présente les chanteurs de la soirée, les interdictions d'usage (fumer, filmer) et les partenaires du festival. Un petit détail prudent conclut le discours et amuse le public : « Nous vous remercions, en cas de pluie, d'attendre que le spectacle reprenne ».

L'orchestre est enfermé dans une boîte blanche en forme de « pavé droit » surmontée d'une terrasse et d'un gigantesque disque translucide, tel une lune de papier. De hauts escaliers sont accolés à droite du parallélépipède musical, et des assemblages de grues blanches, tels des jeux de mécano, sont disposés de part et d'autre de l'édifice. Un décor plutôt insolite pour le Singspiel de Mozart, qui peut inquiéter un public rendu perplexe par les nombreuses expériences plus ou moins malheureuses des metteurs en scène en quête d'originalité.

Le hautbois donne le la, les chanteurs vêtus de blanc façon début XXe siècle déambulent, montent les marches, discutent, rabrouent la sorcière-Papagena. L'ambiance bord de plage évoque les vacanciers du film Mort à Venise, les canotiers et les valises confirment l'atmosphère de voyage. Peut-être également un clin d'œil estival et humoristique de la part des  metteurs en scène au DVD de Cosi fan tutte mis en scène par Peter Sellars, dans laquelle la barmaid décontractée Despina mène son monde dans son établissement « Chez Despina » bordant la plage.  Les costumes blancs sont disparates, évoquant les années trente pour les chapeaux des dames, des vestes et des manteaux, des jupes de toutes tailles. Seules trois dames sont vêtues de noir, avec tulles et crinolines, évoquant les trois petites fées dans Cendrillon de Walt Disney. Elles virevoltent et se pavanent. D'autres personnages se déplacent en toges, tels des empereurs romains, ou exhibent leur poignard, dans un remake de Pirates des Caraïbes. Les décors et les costumes, blancs et noirs permettent aux éclairages toutes sortes d'effets expressifs. La chapelle rougit à droite à l'évocation d'évènements sanglants. Parfois, le mouvement d'une onde dorée est projeté sur le donjon à gauche. Puis la chapelle devient bleue, enfin blanche. Le décor naturel est mis en valeur et utilisé en fonction des évènements du spectacle : la lumière plus dorée rayonne pendant le discours du Prince du Jour Sarastro, les couleurs s'assombrissent pendant les airs de la Reine de la Nuit. Lorsque Pamino joue de sa flûte magique, le château se pare mille feux.

Après l'accord de l'orchestre, la chef Debora Waldman entre énergiquement. Un bref salut, et l'orchestre est mené avec précision et élégance. L'ensemble instrumental, dans le programme, ne possède pas de nom. Les musiciens réunis pour le festival étant des « pièces rapportées » de différents orchestres venant « cachetonner », le petit nombre évident de répétitions exige une direction musclée qui n'évitera pas quelques faux départs des cordes et quelques rares couacs. Deux choix scéniques sont possibles pendant l'ouverture d'un opéra : soit seule la musique est entendue sans décor, à rideaux fermés, soit les personnages muets évoluent et miment les situations, les conflits et les rapports entre les êtres antagonistes. Les choristes et les personnages principaux entrent en scène, montent sur les escaliers, déambulent, discutent, rabrouent la vieille sorcière qui se transformera en une belle jeune fille. Le conte de fées est mis en évidence, dans ce Singspiel à la fois spirituel, magique et distrayant. « Certains historiens prétendent que Mozart fut assassiné pour en avoir trop révélé sur la Franc-maçonnerie dans cet opéra » (Programme du spectacle).

Le décor dévoilé avant le spectacle, sans rideau de scène ménageant la surprise, la mise en espace et les constructions attenantes déterminent déjà une atmosphère, et les assemblages métalliques volontairement contemporains opposés à l'âge vénérable du site sont ressentis comme provocateurs et mystérieusement conceptuels. Les spectateurs entrent dans la Cour royale par l'arrière de la scène, entrevoyant les choristes en tenue devisant dans l'herbe et les tentes installées derrière le plateau pour protéger les protagonistes. Les symboles qui jalonnent la mise en scène, en espace et les costumes montrent à la fois l'humour du charismatique acteur-metteur en scène à la voix cassée et son analyse de la partition et du livret. Le château royal de Vincennes, « l'un des monuments les plus emblématiques de l'Histoire de France », impose sa présence symbolique et culturelle. La vue panoramique, des gradins, encadre la scène improvisée par le donjon, à gauche, et la Sainte-Chapelle, à droite. La mise en scène s'adapte au décor : lorsque Papageno veut se tuer par désespoir, il chante au-dessus de l'orchestre sur les estrades et fait mine de se jeter dans le vide. La comparaison avec la version mythique d'Ingmar Bergmann s'impose : c'est par la pendaison que le pauvre pipeur d'oiseaux voulait en finir.

Les symboles sont légion dans cet opéra : « Certains commentateurs identifient Tamino à l'empereur Joseph II, Pamina au peuple autrichien, Sarastro à un grand scientifique, la Reine de la nuit serait l'impératrice Marie-Thérèse, Monostatos serait le clergé » (Minnie de Beauvau-Craon). Les choix des metteurs en scène accentuent ou modifient ces associations de personnages. Le prince Tamino est le prototype du prince charmant, par le costume, l'allure élégante, la silhouette fine, la déclamation distinguée mais naturelle. Il est en outre fort avenant et jeune, toute jeune fille serait séduite. Pamina présente un personnage plus naturel et plus « humain ». Elle est à la fois soumisse et en conflit avec sa mère, se désespère du silence de son fiancé, est violentée par l'odieux Monostatos. La présence vocale et scénique de la chanteuse accentue ces caractéristiques humaines et fragiles, son costume dénudé également. Lorsque Pamino, prévenant et chevaleresque,  lui demande « Mais tu trembles ? Est-ce de peur ? », elle lui répond spontanément, « Non, c'est de froid », (faisant rire le public) et certes, vers 22 heures, le temps fraîchit à Vincennes et le vêtement léger de la chanteuse contraste avec les chauds manteaux des spectateurs prévoyants.

La langue allemande est bien sûr utilisée pour les chants mais c'est en français que les textes parlés sont déclamés et joués. Le procédé est séduisant, permettant aux spectateurs de vraiment comprendre le déroulement dramatique sans se tordre le cou vers les surtitres pendant les parties non chantées. Une représentation des Noces de Figaro avait de même enthousiasmé le public berlinois, les récitatifs étant traduits en allemand et les spectateurs tordus de rire aux lazzi des acteurs-chanteurs. À Vincennes, les surtitres réservés aux parties chantées, sont placés de par et d'autre de la scène, bien visibles de tous.

Les artistes sont, sur scène, chaussés de talons plats, les courses sur les escaliers et au-dessus de la boîte à orchestre étant fréquentes et potentiellement périlleuses. Celles-ci sont également nécessaires pour la dynamique de l'ensemble et raccourcir les intermèdes entre les différentes scènes : lorsque les trois dames terminent leurs recommandations, après avoir tué le dragon (ici symbolique car inexistant, dans la présente mise en scène) et puni Papageno, elles doivent rapidement disparaître, et nul rideau de coulisse ne peut les cacher, elles doivent parcourir un grand détour au-dessus de l'orchestre et descendre les escaliers raides côté jardin, pendant que Tamino se pâme devant le portrait de Pamina. De même, les enfants galopent vers le fond de scène côté jardin pour disparaître à toute allure, après leurs interventions sauvant les protagonistes dépressifs (Pamina et Papageno).

Les interprètes montrent, pour la plupart, de grandes qualités vocales et scéniques. Le duo Papageno-Papagena ravit souvent par les qualités vocales et scéniques des personnages, la performance étant relativement peu difficile pour des chanteurs expérimentés. Les acteurs y sont mis en valeur et même le texte est ici redécouvert car bien compris par les interprètes : les « Pa.. pa… pa… » sont des bégaiements subtils dus à l'émoi des deux amoureux, l'échange est sensuel et musical, l'émotion est au rendez-vous. Mais, lorsque Pamina, interprète très musicienne, veut à son tour mettre fin à ses jours, exprimant tout son désarroi dans air sublime « Ach, Ich fühls… », la sonorisation, puissante et sèche, ne met pas sa voix en valeur. Le timbre chaud, la souplesse et la couleur sont un peu malmenés dans les aigus.

Une mention spéciale pour Matthieu Lecroart, Premier Prêtre dans cette distribution, présenté comme voix de basse dans le programme (rôle oblige), dont le parcours sans faille de baryton puis baryton-basse laisse présager un brillant avenir. On apprécie son choix des rôles, sa présence sur scène, la chaleur et le timbre unique de sa voix, la lumière qui émane de son personnage, humble messager, respirant à la fois, dans une franche tenue spirituelle, la bonhomie et l'humour. Le casting de ce spectacle aurait pu également le désigner pour interpréter Papageno (fort bien servi, au demeurant, par Philippe-Nicolas Martin ce soir). Sa présence vocale et scénique éclipse son acolyte ténor un peu plus fragile. Les trois dames présentent, dans leur triple-rôle relativement court, une homogénéité et une grande qualité musicale et vocale. Les enfants sont bien mis en scène, avec une relative liberté, et leur présence vocale et scénique est appréciée. On sent que les metteurs en scène leur ont fait confiance et les ont aidés pour l'assurance et l'aisance sur le plateau. Le Monostatos de Pablo Veguilla est convaincant, hideux et ridicule à la perfection.

Une déception nous attendait pour la distribution surprenante du rôle de Sarastro, immense personnage, spirituel et charismatique, à la voix profonde. Ici, point de graves, une voix trop légère pour l'emploi, et une déclamation sans âme, le texte déroulé avec toutes les maladresses de l'acteur débutant et peu doué récitant sa leçon. Le contraste est d'autant plus accentué par la qualité professionnelle de haut niveau des autres interprètes chanteurs : La Reine de la Nuit, Heera Bae, est époustouflante, la précision de ses «piqués » célébrissimes un vrai bonheur, sa technique permettant de faire croire à la facilité dans ses deux airs de bravoure. Son jeu dramatique et gestuel est convaincant. Les metteurs en scène s'adaptant sans doute à ses problèmes d'élocution en français ont raccourci son texte parlé jusqu'au minima, deux mots par-ci par-là, permettant au public de suivre l'argument, mais de détaillant pas les arguments justifiant sa haine et sa rancœur envers le père de sa fille.

Dans la mise en scène et les décors de Stéfanie Jarre, à la fois exubérants et subtils, notons un très joli détail : le disque translucide de taille humaine, placé au-dessus de l'orchestre et retenu par des structures métalliques, se déplace imperceptiblement tout au long du spectacle, laissant apparaître, par glissement, un autre disque de même taille mais doré celui-ci. A la fin de l'opéra, le second disque est entièrement dévoilé, sans que le mouvement ait été perçu par le public : l'éclipse prend fin, la nuit fait place au jour, l'obscurité à la lumière, le Mal au Bien. Cette fin optimiste rend hommage au génie de Mozart et la représentation de ce soir l'a merveilleusement servi.

« Pour que gloire soit rendue à l'Autriche, le livret ne laisse planer aucun doute sur un Mozart apôtre de la tendresse humaine et de la tolérance » (Francis Huster et Steve Suissa).

 

Flore Estang

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