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Premier congrès national des chefs de chœurs (Clichy-sur-Seine, 12-14 septembre 2014)

 

22 septembre 2014, par Flore Estang ——

Durant trois journées intenses, À Cœur Joie (ACJ) a célébré la direction de chœur et le chant choral. Le mouvement ACJ, né en 1940 par la volonté d'un seul homme, César Geoffray, a été soutenu par la SFCC (Société française des chefs de chœurs) pour initier le premier congrès national des chefs de chœurs qui a remporté un succès au-delà des espérances des organisateurs : plus de deux cents congressistes, les concerts et ateliers bondés, du public refusé ; c'est dire le besoin de ce genre de manifestations dans le monde choral hexagonal. La plupart des régions de France étaient représentées par les congressistes et les conférenciers. Au cours d'un marathon musical studieux et joyeux, se sont succédés concerts « démos », ateliers de travail, conférences et concerts Galas, dans deux lieux prestigieux de la Ville de Clichy : le Conservatoire Léo Delibes durant la journée — véritable paquebot musical dans lequel les congressistes voyageaient de salle en salle sur les trois étages — et le soir, l'église Saint-Vincent-de-Paul.

Congrès des chefs de choeurOuverture du premier congrès national des chefs de chœurs. De gauche à droite au premier rang : le Maire de Clichy (cravate rose), le Directeur du Conservatoire de Clichy (cravate grise) et le Directeur d'À Cœur Joie (chemise bleue). Photographie © À Cœur Joie.

Les partenaires ont été nombreux pour ce projet gigantesque : pour la création et l'organisation de ce congrès, l'association « À Cœur Joie France » (présidée par Jacques Barbier) a travaillé d'arrache-pied avec le directeur du Conservatoire Léo Delibes de Clichy et son équipe, la ville de Clichy, dont le maire était présent à l'ouverture, la Fédération Pueri Cantores et l'European Choral Association. Les représentants des éditeurs de partitions sont venus nombreux (on en attendait trois, il y en eut dix-sept), parfois de très loin : Bourgogne, Leipzig (Breitkopf et Härtel), Stuttgart (Carus), Bruxelles (Euprint et Collectio Cathedralis) et même Finlande. L'équipe indispensable de bénévoles, choristes de la région parisienne, s'est attelée à ses tâches avec un dynamisme fédérateur.

Pour le plus grand plaisir des congressistes et bénévoles, les conférenciers ont mêlé pratique collective (déchiffrages de partitions, travail sur le timbre, les harmoniques, la polyphonie) et réflexion pédagogique, musicale et vocale. Leurs compétences sont multiples, ils sont issus de conservatoires, d'universités ou formés dans les centres polyphoniques dédiés à la direction de chœur ; leur activité commune de direction de chœur est appréhendée selon leurs spécialités : citant, avec humilité, ses sources et ses maîtres, Pascal Baudrillard fournit, avec dynamisme et humour, un riche répertoire polyphonique pour l'échauffement vocal et une réflexion positive sur la pédagogie, dépassant le cadre de la chorale, avec des principes évidents mais jamais assez répétés en France : « si tu te trompes, c'est normal, tu apprends. Si tu ne te trompais pas, ce ne serait pas de l'apprentissage » ; le chef de chœur conseille de rigoler quand on fait une erreur.

Conbgrès chefs de choeursLes congressistes au travail. Photographie © À Cœur Joie.

Didier Grosjman, dans la même veine humaniste, demande à ses choristes de lever la main à chaque erreur. Le créateur du célèbre CREA d'Aulnay-sous-Bois, présente la structure qu'il a créée il y a vingt-huit ans, dans laquelle plusieurs groupes de choristes amateurs préparent des spectacles de haut niveau, chantés, joués et chorégraphiés. « Un enfant sans musique n'est pas équilibré », affirme le chef de chœur aux multiples casquettes. Lorsque l'on visionne ses spectacles et ses répétitions (à consulter sur le site du CREA), le doute n'est plus possible.

L'atelier « Chant choral contre l'exclusion » nous rappelle l'existence des associations chorales intégrant volontairement des personnes handicapées — Cœurs en chœurs et Hearts in Harmony — ou bien des personnes socialement en difficulté — Chœurs d'artichaut à Boulogne-Billancourt — (voir également leurs sites internet). « Une société qui exclut une partie de sa population ne peut pas aller bien », rappellent ensemble Nathalie Zanon, Julia Hurtabo et Michel Gauvry.

Le travail sur les harmoniques de la voix, proposé par Daïnouri Choque et inspiré des théories d'Alfred Tomatis, montre, une fois de plus, que c'est l'oreille et l'acuité de l'audition qui détermine les choix musicaux et vocaux des chefs de chœur, grâce à l'«écoute spectrale » : observant une nuance piano, les quatre pupitres (SATB) se fondent dans un accord remplissant l'espace devenu basilique. La salle la plus mate résonne telle une voûte de cathédrale. La recette est pourtant simple : penser les notes très haut, les entendre devant soi ou au-dessus, émettre des sons bouche fermée les plus détendus possibles, et bien sûr s'entraîner encore et encore, à écouter autrement…

Le planning des journées a été organisé selon le modèle germanique, à savoir des séances de trois quarts d'heure (ce qu'on appelle en allemagne eine Stunde, une heure) et une courte pause. Ceci oblige les intervenants à choisir un aspect particulier de leur pratique et de leur réflexion et à aller rapidement à l'essentiel. Le point culminant du respect de ce timing a été orchestré par les éditeurs qui, en plusieurs ateliers, proposaient aux congressistes des déchiffrages de partitions récentes de compositeurs contemporains. Trois minutes maximum étaient consacrées à chaque partition. Malgré la tension provoquée par cette rigueur, la richesse et la variété du répertoire a conquis le public reconnaissant. Parmi les éditeurs, Loïc Pierre, en outre compositeur, arrangeur et chef de chœur, explique avec passion la richesse du répertoire traditionnel revisité par les compositeurs d'aujourd'hui. La ferveur de ses convictions n'a d'égale que l'excellence de son analyse musicale, au service de la chorale et de l'œuvre interprétée (à revoir en janvier au Conservatoire de Paris, rue Madrid).

congrès chefrs de choeursAtelier déchiffrage : analyse de Loïc Pierre. Photographie © À Cœur Joie.

Les concerts-démo alternent et rivalisent d'excellence pour le niveau musical et visuel : un nombre croissant de chorales choisissent aujourd'hui, pour leurs concerts, un mode de transmission en mouvement et une mise en espace exploitant l'acoustique, permettant de détendre le corps des interprètes et de varier l'écoute et la vue pour les spectateurs. Dans l'auditorium du Conservatoire, à l'acoustique parfaite, le célèbre chœur d'enfants de Créteil, Sotto Voce, dirigé par Scott Prouty, met en espace les chansons polyphoniques, avec humour et brio. « Lorsque le chef n'a plus besoin de diriger, il a réussi son travail avec le chœur », répète-t-on souvent dans l'apprentissage de la direction d'un ensemble vocal : non seulement Scott Prouty réussit cette prouesse avec ses cinquante-deux chanteurs, mais l'un des enfants le remplace pour une chanson. La précision vocale et gestuelle des jeunes interprètes s'accompagne visiblement d'un grand bonheur expressif, suite à un travail rigoureux et une sélection drastique des interprètes (Sotto Voce participe prochainement à un spectacle à Paris, au Châtelet).

congrès de chefs de chœursLe chœur d'enfants de Créteil, Sotto Voce, dirigé par Scott Prouty. Photographie © À Cœur Joie.

On peut également louer le travail du Chœur grégorien de Paris, sous la direction d'Olga Roudakova. La battue de la chef est aux antipodes de celle de Sylvain Dieudonné (voir notre article sur les concerts à Notre-Dame de Paris), mais le résultat est également convainquant. Le petit chœur féminin associe précision et souplesse vocale, enrichissant l'interprétation avec une haute conception spirituelle de la musique.

congrès de chefs de chœursLe chœur grégorien de Paris dirigé par Olga Roudakova (à droite). Photographie © À Cœur Joie.

Dans un autre style, la cantatrice Jean Carpenter évoque et interprète le Gospel avec ferveur, faisant chanter et se mouvoir en rythme l'auditorium rempli (« on the left, on the right… »), épanouie dans un rire communicatif. Son pianiste virtuose et inspiré, soutient la pulsation (the beat) corporellement vécue par l'assemblée. Et pourtant, nous raconte-t-elle, c'est la souffrance et la dépression qui l'ont amenée à se réaliser aujourd'hui dans ses multiples activités. À la fois chanteuse, chef de chœur de American Gospel Junior, pasteur et psychologue, la musicienne montre, s'il est encore besoin, que les Américains ne s'embarrassent pas, comme en France, de cloisonnements excessifs. Ils sont respectés dans leurs fonctions même s'ils pratiquent plus d'un métier à la fois.

Janet CarpenterJean Carpenter explique et interprète le Gospel. Photographie © À Cœur Joie.

Tant d'ateliers, utiles au chant choral et à ses acteurs, mériteraient nos commentaires élogieux, car riches en pratiques et réflexions multiples : tous les concerts démo sont d'excellent niveau musical et scénique ; outre les concerts précédemment mentionnés, les congressistes ont apprécié tous les groupes : Têtes de Chien, Ommm, Madrigal de Paris, Charlatan Transfer, Chœur d'hommes basque, et particulièrement l'ensemble vocal finlandais Suden Aika. Les concerts de gala ont réservé au public émerveillé des surprises de taille, avec Cantemus, ensemble vocal féminin hongrois dirigé par Dénes Szabo et primé maintes fois, ainsi que la double chorale d'amateurs d'Ile de France du brillant Xavier Stouff, La Brénadienne et Solaré, qui, toutes proportions gardées, n'avait pas à rougir devant les plus grands ensembles étrangers. Les visages des choristes respiraient le bonheur d'interpréter ensemble une œuvre musicale et la qualité artistique était au rendez-vous.

congrès des chezfrs de choeursDouble chorale dirigée par Xavier Stouff. Photographie © À Cœur Joie.

congrès des chefs de chœurLe choeur féminin hongrois Cantemus : un modèle musical et spatial. Photographie © À Cœur Joie.

Dans tous les ateliers, le déchiffrage des partitions a été remarquable : les chefs de chœurs français sont de bons lecteurs. On peut simplement regretter que, durant le congrès, la technique vocale de la chorale n'ait pas été approfondie par des spécialistes de la question, à la fois pédagogues, formateurs de chefs de chœurs et techniciens de la voix, qui auraient pu, par exemple, mettre en voix les congressistes, pour commencer chaque demi-journée du congrès, par des petits exercices d'échauffement propices à réveiller corps et voix de manière agréable et efficace, un bon chef de chœur devant aussi pouvoir montrer un exemple vocal de qualité à ses choristes. Nombre d'intervenants et chefs des chœurs invités, lors du congrès, auraient pu assouvir ce besoin.

Après ces trois journées enrichissantes et exaltantes pour tous, rendez-vous est pris pour septembre 2016, avec le deuxième congrès national des chefs de chœurs, véritable « rendez-vous de la profession ». Qu'on se le dise !

Congrès des chefs de chœursDe grands moments de bonheur musical partagé. Photographie © À Cœur Joie.

 

Flore Estang
22 septembre 2014

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Delalande François, Analyser la musique, pourquoi, comment ? (illustrations de Valérie Gauffreteau, préface de Daniel Teruggi). INA, Paris 2012 [248 p. ; SBN 978-2-86938-201-5 ; 20 €] (17 décembre 2013).

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