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Requiem de guerre, cathédrale de paix : War Requiem de Britten

Théâtre des Champs Élysées, 8 juin 2013

Par Frédéric Norac

 

Œuvre de commande, le War Requiem est aussi une œuvre militante. Composée pour la consécration de la cathédrale de Coventry reconstruite après les bombardements de 1940, elle donna l'occasion à Britten de réaffirmer ses convictions pacifistes et son horreur de la guerre. Spectaculaire avec son double effectif — grand orchestre symphonique et orchestre de chambre en parallèle — richement orchestrée, pas moins de six percussionnistes auquel s'ajoute une batterie, grand déploiement de cuivres, orgue pour le mouvement final, grandiose par son effectif choral, elle ne serait finalement que l'expression d'une maîtrise des formes classiques associées à la Liturgie des Morts, si le compositeur n'y avait introduit un contrepoint plus personnel où s'exprime le meilleur de son inspiration.

Car au discours « officiel » de la religion et de l'église sur la mort, porté par le chœur et le soprano solo, tout au long des séquences de cette messe, le compositeur oppose d'abord, puis superpose la parole, trempée dans la réalité des combats, d'un jeune poète britannique, Wilfred Owen, mort quelques jours avant l'armistice de 1918. Ce contrechamp lyrique, porté par les deux voix masculines, ténor et baryton, finit par rejoindre le texte latin et s'y immisce, gauchissant le propos d'une interrogation où s'exprime la douleur, la résignation et même l'espoir, dans leur dimension la plus humaine.

Nelsons Andris. Photographie ©Marco Borggreve.

L'alchimie commence à opérer avec le Lacrymosa où le soldat chante son adieu à ses camarades morts au combat et s'affirme pleinement dans l'Agnus Dei où le poète évoque l'image d'un calvaire détruit où pend un Christ amputé d'un bras. La tentation de la révolte pointe dans l'Offertorium où, à « Quam olim Abrahae », le compositeur associe une évocation  d'Abraham sacrifiant son fils malgré l'intervention de l'ange.  Mais c'est avec le  Libera Me que la dimension authentiquement religieuse et  l'originalité du propos de Britten émerge pleinement. Ici Britten construit une authentique « scène » où, dans un no man's land souterrain entre rêve et réalité, se rencontrent enfin les deux ennemis qui se reconnaissent et se réconcilient sur les paroles les plus simples « Let us sleep now »  tandis que le chœur d'enfants entonne le « In paradisum ».

Mark Padmore.

Mark Padmore s'affirme comme un interprète subtil, au timbre pénétrant dans les inflexions douces amères si caractéristique des parties de ténor écrites pour Peter Pears où passe le souvenir du Captain Vere de Billy Budd. Le baryton basse Hanno Müller- Brachmann se révèle dans le très beau dialogue final avec le ténor, voix chaleureuse à qui ne manque qu'une articulation un peu plus claire de l'anglais pour être tout à fait à la hauteur de son partenaire. Quant à Erin Wall, elle fait valoir une voix brillante magnifiquement projetée conduisant un chœur somptueux rompu aux complexités de la musique de Britten. Conçu pour se déployer dans le vaisseau d'une cathédrale, le War Requiem est un peu à l'étroit dans un théâtre comme les Champs Elysées où la masse de l'effectif se retrouve compactée sur la scène plutôt étroite.  Il faut avoir recours aux coulisses pour restituer l'effet « céleste » voulu par le compositeur avec les voix d'enfants et le jeu d'orgue se retrouve à l'extérieur dans la salle, relayé par une sonorisation impossible à déceler. A la tête du City of Birmingham Orchestra qui créa ce Requiem en 1962, Andris Nelsons conduit l'œuvre avec une grande maestria, soucieux de ménager un  équilibre parfait entre les multiples plans sonores, sans jamais sacrifier ses solistes ou la splendeur orchestrale, ce qui n'est pas une mince affaire et une petite réussite.

Frédéric Norac

 

Concert diffusé sur France Musique le 2 juillet à 2013

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