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Un Don Giovanni séduisant

Dijon, Auditorium, 24 mars 2013

Par Eusebius

 

C’est la version originale, créée à Prague en 1787, que l’opéra de Dijon a choisie pour cinq représentations avec le prestigieux Chamber Orchestra of Europe dans la fosse. Choix courageux, qui rend justice à la volonté de cohérence dramatique de l’ouvrage, trop souvent donné dans des versions hybrides, ménageant les désirs des chanteurs, parfois au détriment de l’action.

Comment le célèbre dramma giocoso allait-il supporter le passage d’une salle à l’italienne relativement petite de sa création au grand vaisseau de l’auditorium ? La mise en scène de Jean-Yves Ruf se montrerait-elle respectueuse de Mozart ? Les chanteurs auraient-ils le coffre et l’abattage nécessaires pour un tel volume ? Malgré un succès populaire réconfortant, les productions opératiques de ce lieu me laissaient trop souvent sur ma faim, avec un immense plateau et une acoustique peu favorables à ce type d’ouvrage.

Don Giovanni à DijonPhotographie Laura Pichat.

Un décor unique dont l’unique cliché transmis par l’agence chargée du contact presse donne une idée… (Rassurez-vous : je réserve une autre photo — clandestine — pour la fin !)

Ce décor neutre, voire indigent —  du pré sur le versant d’une colline — est indifférent. On imagine qu’il pourrait être réutilisé pour l’Elisir d’amore, pour Jenufa, et tant d’autres ouvrages. On l’oublie. Son intérêt réside dans le fait qu’il focalise l’attention sur les chanteurs, ce qui est une qualité rare. De beaux éclairages, quelques accessoires et le tour est joué. Les costumes apportent une note bienvenue dans ce décor monotone. Il faut louer l’imagination de Jean-Yves Ruf, que l’on avait déjà apprécié dans une Agrippina mémorable : sous cette apparente simplicité foisonnent les idées. Ainsi, par exemple, le cheminement de la croix précédée d’un encensoir diffusant la brume au sommet de la colline, avant la scène du cimetière, que précisément va symboliser cette croix, plantée derrière la statue du Commandeur. Foin des didascalies, pourquoi trouver une porte, une fenêtre, un volet lorsque les paroles s’y réfèrent ?

Le Don Giovanni qui nous est offert est avide de conquêtes féminines. Ce qui n’est pas pour surprendre, mais la jouissance raffinée qu’il tire de la bonne chère, de la boisson, de la vie est simplement déclarée. J’avoue être resté …sur ma faim lorsque le commandeur se rend au banquet final : un frugal pique-nique, plus modeste que celui du Déjeuner sur l’herbe !

Après une ouverture remarquablement dirigée, mais « petite » par rapport à la nef de l’auditorium, l’ouvrage démarre avec une certaine réserve : la révolte de Leporello manque de conviction, tout comme le désespoir d’Anna à la découverte du cadavre de son père. Pourquoi cette retenue ? Chacun des chanteurs a prouvé ensuite ses ressources et ses qualités. Choix dramaturgique ? Echauffement vocal ? Dommage.

Ces réserves, somme toute mineures, émises, il faut dire le bonheur que nous avons eu à partager l’émotion de ce beau spectacle. Une direction exemplaire, toute en finesse, nerveuse : Gerard Korsten est un vrai, un grand mozartien, et son orchestre mérite tous les éloges : cordes soyeuses, vents splendides, chatoiement, transparence, vigueur, rien ne manque. Un grand bonheur donc que d’écouter cette formation et son chef. Car l’orchestre est l’excellence même. L’attention du chef au plateau est sans faille, et malgré sa familiarité à l’ouvrage, dirige avec la partition, y compris l’ouverture. On pense à George Szell, excusez du peu.

La distribution est homogène et l’esprit de troupe — que l’on a quelque peu perdu, hélas — anime cette équipe brillante, riche d’individualités fortes. Le public a ovationné tout particulièrement Diana Higbee (Anna) et Michael Smallwood (Ottavio), mais les autres n’ont pas démérité : Edwin Crossley-Mercer campe un Don Giovanni crédible, d’une réelle présence, doté d’une belle voix (malgré quelques intonations un peu basses, en particulier dans le Deh, vieni alla finestra… fatigue ?), Leporello (Josef Wagner) est bien campé, vocalement et scéniquement, Zerlina et Masetto ne sont pas en reste (Camille Poul et Damien Pass). Quant à Elvira, elle est incarnée à merveille par Ruxandra Donose, flamboyante, à laquelle on promet une belle carrière. Les ensembles sont réglés au millimètre et l’accord avec l’orchestre est parfait, ainsi chacun des finales est une réussite rare, musicalement comme visuellement. Un grand bonheur.

Une direction proprement exceptionnelle, un orchestre parfait, une distribution judicieuse, totalement engagée, et un public ravi. On en redemande.

 

Don giovanni

Don Giovanni à Dijon

dson giovanni à dijon

Eusebius
(25 mars 2013) 

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Références / musicologie.org 2012


25 mars 2013

Les articles d'Esebius

Landuyt Louis, L'art du cantabile, méthodologie de la résonance vocale libre. L'Harmattan, Paris 2012, [364 p]

L'enfant et les sortilèges (Dijon, Grand Théâtre, 15 février 2013)

Le Journal de Vézelay (1938-1944) de Romain Rolland, Un témoignage bouleversant

Actéon, Pan et Syrinx ou Ovide revisité par Le Concert d’Astrée (Dijon, GRand Théâtre, 3 février 2013)

Zhu Xiao-Mei, surprenante (Dijon, Auditorium, 12 janvier 2013).

Ariane et Barbe-Bleue, de Paul Dukas, un chef-d'œuvre rare (Dijon, Auditorium, 9 décembre, 2012).

Le Quatuor de Jérusalem (Dijon, Auditorium, 10 novembre, 2012). Le début d'une tournée européenne pour ses 20 ans

Stanislav Ioudenitch, un très grand maître du piano (Xiàmèn, Gulangyu Piano Festival, 25 septembre 2012).

Singulier Pelléas, version light (Dijon, Grand Théâtre, 13-14 octobre 2012).

La folle journée, ou Le mariage de Figaro (Barbentane, La Rebutte, 5 août 2012)

Michael Abramovich un musicien habité (Saint-Thibault, 12 juillet 2012)

« Die Entführung aus dem Serail » (Komische Oper, Berlin, 16 mai 2012) : un remake porno.

Impérial Couronnement de Poppée.

Mikhaïl Pletnev et Nikolaï Lugansky Dijon, Auditorium, le 24 mars 2012.

Igor Tchetuev, un prince du piano.

Les Neue Vocalsolisten Stuttgart au Grand Théâtre de Dijon Dijon.

Le King’s College Choir de Cambridge.

Paraphrases d'opéras par Ryoko Yano et Théo Fouchenneret Dijon, Grand Théâtre (17 décembre 2011).

Scarlatti, Berio et Beethoven par Andrea Lucchesini, Dijon, Auditorium.

Dutilleux, Bartók et Ravel par le Quatuor Artemis.

Une Création… inachevée : Emmanuelle Haïm et le Concert d'Astrée à Dijon.

Menahem Pressler et le Fine Arts Quartet à Dijon.

Bartók par le Philharmonia Orchestra dirigé par Esa-Pekka Salonen.

Liszt, Berlioz et Schumann au Teatro Nacional de São Carlos de Lisbonne.

L'Orquestra Gulbenkian, dirigé par Simone Young à Lisbonne.

« Agrippina », de Haendel par le Concert d'Astrée.

L'histoire du soldat, avec Gilles Cantagrel (4 août 2011, Saumane).

Un pianiste et un programme très généreux àSainte-Colombe en Auxois (27 juillet 2011).Kinneret.

A suivre…  Saint-Thibault, 10 juillet 2011.

L'Art de la fugue, par Brice Pauset.

Le Trio Pennetier, Pasquier, Pidoux.

Une révélation (l'Orchestre de Chambre de Bâle), et une confirmation (Kristjian Järvi).

Une Turandot de Busoni, qui fait perdre la tête, à Dijon.

Le quatuor Hagen, Dijon, Auditorium, 25 janvier 2011.

Un viol acclamé : « The Rape of Lucretia » de Benjamin Britten

Denis Matsuev, ou l'excellence confirmée.

Brahms et Beethoven à l'Opéra de Dijon le 12 novembre 2010 : Le meilleur et le pire.

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