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Saison russe

[Le scandale du Sacre du printemps par Gustave Doret]

Igor STravinsky en 1913. Coll. particulière Igor Stravinsky (1913), Collection particulière. © musicologie.org

Il y a un siècle, Gustave Doret, critique lucide et honnête, rendait compte de la création du Sacre du printemps. Ce texte, non daté, mais immédiatement contemporain de ce concert mouvementé, a été publié par l'auteur en 1915 chez Foetisch, à Lausanne, dans un volume intitulé Musique et musiciens (p. 311-314). La critique est reproduite in extenso, en conservant son orthographe d'origine.

Y.B.

 

Saison russe

 

A Paris, il n'est plus de printemps sans la « Saison russe ». Les œuvres favorites du public nous ont été rendues, Boris Godounov, Scheherazade, le Spectre de la Rose, le Carnaval, Petrouchka, etc. Mais notre admiration a été sollicitée, d'autre part, par des œuvres nouvelles dont l'audace, nullement méprisable, sinon justifiée, dénote chez les organisateurs de ces représentations, un grand désir de ne point s'endormir dans l'atmosphère du succès ; ils cherchent à sortir de toutes les formules qui, il y a quatre ou cinq ans, nous apparaissaient comme révolutionnant l'art du décor et de la danse. Les temps vont vite !

Dans le Sacre du printemps, ballet de MM. Nijinsky et Strawinsky, la volonté de nous éloigner des chemins battus est allée jusqu'à la violence1. Les auteurs ont-ils voulu éprouver la force de résistance du public ? C'est possible. On n'a, du moins, pas le droit de douter de leur sincérité : M. Strawinsky est l'un des musiciens les plus intelligents de ce temps, et l'on ne discute pas le réel et passionnant intérêt de ses œuvres précédentes. Dans sa partition nouvelle, il foule aux pieds toutes les conventions harmoniques et instrumentales avec une volonté décisive, qui semble le plus souvent arbitraire et tout au moins inutile.

La partition est une grimace perpétuelle ; chaque mesure outrage l'oreille, et dans l'orchestration, il semble que ce soit un parti pris de faire jouer les instruments hors de leur registre et d'en dénaturer le caractère. M.Nijinsky, l'admirable danseur, n'est sûrement pas un chorégraphe. Il s'était essayé, l'an dernier, à réaliser l'Après-midi d'un Faune, de Debussy. L'essai avait été malheureux. J'en dis autant de son scénario du Sacre du Printemps, mais pis encore du ballet Jeux, musique nouvelle de Debussy2. Ah ! ce joueur et ces joueuses de tennis ! Ce fut simplement ridicule et inconvenant. Je doute fort que la sensibilité délicate du musicien ait été satisfaite. N'insistons pas !

Mais j'en reviens au Sacre du Printemps. Le public s'y comporta de fort vilaine façon. Irrité, agité, il commença à manifester bruyamment, gênant ceux qui désiraient entendre l'œuvre avant de la juger3.

Et ces spectateurs, dont l'élégance semblait parer des êtres d'élite, commencèrent à s'invectiver au point que, dans l'obscurité régnante de la salle, on se fût imaginé siéger dans quelque théâtre de barrière. Devant le scandale, la direction eut un trait de génie : soudain, la salle fut éclairée à plein feu4. Et le silence se rétablit. Dans l'ombre, toutes les passions les plus grossières se manifestaient. En pleine lumière, la vertu et la distinction renaissaient comme par enchantement. Affreuse psychologie des collectivités !

Il est triste de songer qu'à notre époque, un public qu'on dit éduqué5, ait empêché par sa grossièreté une manifestation dont la sincérité ne peut être mise en doute. Qu'ayant entendu l'œuvre, ce public la couvre d'outrages et de sifflets, c'est son droit. Mais qu'il refuse d'entendre la partition et qu'il ne supporte pas que les gens bien élevés l'écoutent jusqu'au bout afin de se faire un jugement, voilà qui est intolérable.

J'avoue n'avoir point goûté dans son ensemble cette œuvre, dont la substance musicale est très mince et dont les recherches extraordinaires (peut être géniales) de sonorité constituent l'intérêt primordial. Mais, ici, tout est poussé à l'extrême ; le système nerveux le mieux équilibré ne peut supporter une exaspération aussi constante ; et j'avoue encore ma faiblesse, si faiblesse il y a, de n'avoir discerné qu'une richesse inouïe de combinaisons de timbres, au mépris absolu de toute consonance relative, de tout plan musical et de tout développement.

Aucune musique n'est plus violemment agressive, brutale dans son étrangeté et déséquilibrée dans sa construction. Et, malgré tout, on ne peut lui refuser cette intensité de vie rythmique prodigieuse que seules, du reste, les productions russe possèdent à ce degré. Est-ce là, vraiment un progrès dans l'évolution de M. Strawinsky ? Je ne le pense pas. Cette matérialité outrancière est-elle l'avenir de l'art musical ? Non, il n 'y faut pas croire. J'ai comme l'impression très nette que M. Strawinsky a mieux à faire de ses dons prodigieux, et qu'il nous réserve des surprises, mais probablement dans un sens différent.

A une année de distance, ce musicien aura connu le triomphe et le désastre devant le même public. Explique les événements qui pourra ! Mais ce dont je suis certain, c'est que ni le succès, ni l'insuccès n'influeront sur la personnalité du compositeur. Il n'est pas de ceux qui suivent le goût du public : où va s'orienter son extraordinaire talent ? Je ne serais pas étonné si, plus tard, M. Strawinsky reniait le Sacre du Printemps, en le considérant comme essai de jeunesse. Il est un tempérament libre, audacieux et de rare intelligence.

J'ai, personnellement, l'impression qu'il s'est trompé ; mais il s'est trompé courageusement, et personne, parmi la foule des élégances mondaines et oisives, n'aurait dû se permettre de juger une cause sans l'avoir entendue.

Sans vouloir remonter aux légendaires représentations du Tannhoeuser, cette foule est la même qui ricana à la première de Pelléas et Mélisande. Un peu de prudence de sa part serait de convenance élémentaire.

 

1. Le Sacre fut créé le 18 mai 1913, au tout nouveau Théâtre des Champs-Élysées, peu après la création de Jeux, de Debussy.

2. « Les Ballets russes avaient été choisis pour inaugurer le nouveau Théâtre des Champs-Elysées. La première de Jeux, ballet commandé à Debussy par Diaghilev pour cette inauguration, a lieu dans l'indifférence générale, le 15 » (Boucourechliev, André : Igor Stravinsky, Paris, Fayard, 1982).

3. Dans Chroniques de ma vie, (Paris, Denoël, 1962) Stravinsky évoque ses souvenirs de la création du Sacre (p. 56-58). Par ailleurs, on relira avec profit l'analyse à laquelle André Boucourechliev se livre des causes et des circonstances de cette « fameuse soirée » (p. 80-83, op. cit.). Eric Walter White (Stravinsky, The Composer and his Works, London, Faber and Faber, 1966) précise les invectives : « Ta gueule », « Taisez-vous, garces du seizième ».

4. « Diaghilew, dans l'intention de faire cesser ce tapage, donnait aux électriciens l'ordre tantôt d'allumer, tantôt d'éteindre la lumière dans la salle. » (Stravinsky, op. cit. p. 57)

5. Jean Cocteau consacre plusieurs pages de son Coq et l'Arlequin (Paris, 1918), et y décrit le public : « public mondain, décolleté, harnaché de perles, d'aigrettes, de plumes d'autruche ; côte à côte avec les fracs et les tulles : les vestons, les bandeaux, les loques voyantes de cette race d'esthètes qui acclame le neuf à tort et à travers par haine des loges… ». Plus loin, il décrit la vieille Comtesse de Pourtalès, « debout dans sa loge, le diadème de travers, …brandissant son éventail, [qui] criait toute rouge : C'est la première fois depuis soixante ans, qu'on ose se moquer de moi. »

 

Transcription et notes pas Yvan Beuvard

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