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Souvenirs inédits
de Ferdinand Hérold
un musicien français
à Vienne en 1815

Le morceau qu'on va lire est extrait d'un journal que tînt Louis-Joseph-Ferdinand Hérold, pendant une grande partie de sa vie. Ce journal semble avoir été commencé au moment où Hérold, prix de Rome, partit pour l'Italie ; il est écrit dans des cahiers reliés ; la pagination en est continue. Plusieurs cahiers dont le premier, ont été perdus ; quelques pages ont été arrachées dans les cahiers qui nous restent Les fragments sauvés du journal, ainsi que des lettres et quelques autres écrits d'Hérold, seront publiés prochainement en un volume, par les soins de son petit-fils, dans les éditions de notre Société. F. H.

Publié dans le « Bulletin français de la Société Internationale de Musique » (7) ,janvier 1910, p. 100–111 ; (8) février 1910, 156–170.

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Je pars de Venise le 17 mai 1815 à 5 h. du soir avec mon fatal passe-port dirigé vers le Tyrol et la France. J'arrive à Mestre en bateau et le lendemain me voilà à 4 h. du matin emballé dans une mauvaise barraque de voiturin. Nous passons à Trévise, à Valvassone, à San Daniello, où j'ai une longue conversation avec un prêtre sur les affaires du tems. (Je fais cette remarque parce qu'il ne haïssait pas trop les Français.) Dans ces journées nous traversons avec quelque danger le fleuve Tagliamento qui était considérablement gonflé par les pluies, mais pour moi, cela ne m'effrayait guère : j'avais une bien autre peur en tête. Plus loin, à Vissone, je trouve un aubergiste français d'Avignon : aux confins du Tyrol et de l'Italie ! où diable va-t-il se nicher. Enfin nous voilà à la Ponteba (21 mai), et je tremble comme vous pouvez croire. Le tems qui était assez beau depuis quelques jours s'est couvert ce matin et il pleut depuis 2 heures. Je descends de voiture 2 milles avant Ponteba, et je dois attendre jusqu'à 9 heures du soir qu'on vienne me dire si je puis entrer dans la Ponteba Italiana, sans danger. Il est 1 h. 1/2 ; voyez si j'ai le temps de m'amuser. Il pleut toujours et j'attends en me promenant. Je crois que c'est ici la situation la plus pénible de ma vie. Si je devais m'y retrouver, je crois que je ferais tout pour m'en débarrasser.

Que je suis imprudent ! et combien je suis bête !
Pour suivre un vain projet dont j'ai meublé ma tête,
Aujourd'hui je me vois presque désespéré,
Et peut-être demain je suis assassiné !
O ma mère, pardon ! je fais couler tes larmes !
Sans doute, en ce moment, tu trembles pour ton fils,
Tu voudrais me revoir, tu ne sais où je suis,
Et c'est moi, c'est moi seul qui cause tes allarmes !
Heureuse d'ignorer dans ce critique instant
L'ëtàt où me réduit mon fol entêtement !!!
Je parcours en tremblant des montagnes horribles 
Je crains du paysan les regards étonnés 
Les hommes aujourd'hui me semblent plus terribles 
J'erre seul au milieu d'un désert de rochers 
Le temps devient affreux  mon sang bout  le ciel gronde 
L'horizon s'est couvert d'obscurité profonde :
La nuit vient  de ces lieux elle augmente l'horreur :
L'orage à chaque instant redouble de fureur :
L'eau tombe par torrents au fond des précipices :
Pour le jour de demain, ô grand Dieu ! quels auspices !

Je fis ces vers dans un cruel moment, et plus ils sont mauvais, mieux ils peignent ma situation. Seul, dans un pays sauvage, abîmé par la pluie, un orage épouvantable : tous les paysans qui s'enfuient dans leurs cabanes sont étonnés de voir là un individu habillé en muscadin, ne se pressant pas, ayant même l'air content : jugez dé la figure que je faisais : je craignais comme le feu quelques questions de leur part : plusieurs me proposèrent de me conduire à Ponteba, croyant que je m'étais égaré au physique, tandis que ce n'était qu'au moral. C'est ainsi que je demeurai 7 heures de suite. Je me rappelle qu'il y avait au milieu du chemin, une petite église fermée de toute part où j'aurais bien voulu entrer : je me mettais à couvert sous le bord du toit ; c'était le seul abri : je n'ai jamais tant souffert, surtout quand je pensais au lendemain où il fallait passer une frontière impassable, ou bien.., j'étais au désespoir. Enfin arrive celui qui devait m'aider à tromper les gardiens, et avec lui je marche vers Ponteba. Le plan est qu'au milieu de la nuit, je dois avec le chef des contrebandiers traverser un fleuve et faire un grand détour dans les montagnes, pour éviter de passer sur le pont où sont les sentinelles. Jugez si je peux manger ou dormir. Minuit sonne : je me lève et j'attends une heure. Je descends ; mon homme est prêt : il est effrayé parce qu'il a tant plu, qu'il craint qu'on ne puisse traverser le torrent ; je l'enhardis, nous partons. Arrivés au bord du fleuve, nous voyons qu'il est impossible de le traverser : il était crû du double : je m'offre de nager et d'arriver à l'autre bord à quelque prix que ce soit : impossible, parce que ce ne sont que des rochers et que la nuit est très obscure. Que faire : je frémissais. Mon homme me dit : il faut passer le pont. Nous partons : regardez-moi : un grand manteau de paysan sur les épaules : sur la tête, un gros chapeau à leur façon : la mort dans l'âme. Voilà la douane italienne, personne ; voici les guérites pour les soldats italiens. Je ñe sais s'ils sont dedans ou non  mais nous passons. Voici le pont : personne ; guérites allemandes, la pluie a chassé tout le monde ; douane allemande : O Dieu, voici un homme, il dort sous un banc  je ne m'amuse pas à voir qui c'est, me voilà passé. Mon Dieu, je vous remercie. Nous marchons silencieusement, car mon homme m'avertit que de distance en distance, il y a des gardes pour les contrebandiers. Quel rôle fais-je en ce moment ?... La pointe du jour commence à paraître et je commence à respirer (22 mai). Queje suis imprudent : me mettre en voyage au milieu de la nuit, par un temps hor­rible (il pleuvait toujours) avec un homme que je ne connais pas, qui peut m'assassiner sans danger, dans des gorges de montagnes: ce qu'il y a de mieux, c'est que ces réflexions, je les ai faites vingt fois depuis que j'étais résolu de partir. J'arrive dans le premier village allemand à 4 h. du matin ; tout dort ; nous réveillons. Nous entrons dans une cabane où il n'y a qu'un vieux père qui dort et une jeune fille qui nous ouvre la porte  nous demandons à nous mettre à couvert de la pluie et à boire et manger, en attendant le beau tems. Au bout d'une heure, je paie mon conducteur, il me quitte et je reste seul avec la jeune fille. Je me garde bien de lui dire des galanteries  car le diable m'emporte si je sais un mot d'allemand et puis les bonnes fortunes me portent malheur. Après avoir attendu longtemps, j'apperçois la voiture  j'y grimpe et me voilà presque tranquille pour une journée.

Mais ce voyage devait être complet : à midi une soupente de la voiture casse et nous voilà bloqués sur la grande route avec une pluie épouvantable. Mes compagnons se désolent : nous allons à pied 2 milles et nous trouvons une espèce d'hôtellerie : nous envoyons le padrón et 2 garçons au secours de notre voiturin : ils raccomodent la voiture avec des chaînes et nous sommes encore une fois en route. Un mot sur le caractère allemand. Tout ce que j'ai vu jusqu'ici me confirme dans l'idée que j'en ai conçue depuis longtemps. Quand j'attendais ce matin dans la cabane, le père sans méfiance dormait  la fille, sans malice, raccommodait les chemises de son père. Voit-on cela en Italie ? Quand notre voiture cassa, nous envoyons 3 hommes pour la relever : ils font au moins une lieue de chemin, ils travaillent 2 heures, ils ne demandent presque rien pour leur travail, et quand nous voulons leur payer le bois que nous venons de brûler (car il faisait un froid du diable), ils se mettent à rire et croient que nous voulons les insulter. Voit-on cela en talie ? Depuis quelques jours que je suis en Allemagne, je ne trouve que franchise honnêteté, confiance, bonhomie, et j'ai bien eu occasion de l'éprouver ! Trouve-t-on cela en Italie ? J'ai dit un jour à la princesse Letizia, qui voulait me persuader de rester toute ma vie à Naples : Madame si vous étiez princesse d'un village d'Allemagne, je resterais toujours à votre service, mais vous seriez reine de toute l'Italie, que je vous prierais de me donner mon congé. Nous verrons si je change de sentiments.

Cependant notre voyage continue : j'arrive à je ne sais quel village vers midi : impossible d'aller en avant, tant la pluie est forte : nous perdons une demi-journée pendant laquelle j'eus une dispute très forte avec un de nos voyageurs, et c'est peut-être un bonheur pour moi de n'avoir pas eu mon passe port en règle, car sans cela, je me portais sûrement à quelque violence. N'importe, nous verrons. Le lendemain nous remontons en voiture, malgré le mauvais tems, et le soir, nous voilà à Villach. Ici recommencent mes allarmes. Comme je savais que dans cette ville on demandait les passe-ports, je descends de voiture, et me voilà entré et sorti de la ville : nous allons loger dans une auberge hors de la porte. A peine étions-nous montés dans une chambre, que voilà un soldat qui rapporte à mes compagnons leurs passe-ports et il demande celui de l'autre,  je deviens pâle, ne comprenant pas ce discours. Un de ces messieurs lui dit : Quel autre ? Le soldat : Oui, l'autre, qui était devant. Ah ! dit alors le voiturin, c'est le mien, et il cherche son passe-port. Il aurait eu peine à le trouver, car c'est moi qui l'avais je ne sais par quel hazard dans ma poche : je l'escamotai et le lui donnai sans que le soldat le vit et je fus tranquille un moment. Le soldat part et revient aussitôt après  ma foi, je crus que j'étais découvert et je m'enfuis dans les cours ; je me cache de remise en remise sans oser, respirer : je reste sans mouvement pendant un quart d'heure : au bout de ce tems j'entends rire aux éclats l'aimable Mme Sessi, l'une de nos voyageuses  je me dis, le danger est cessé : je remonte et j'apprends que le soldat n'a mis tant d'empressement que pour avoir un meilleur pour-boire.

Je me recalme  pourtant vous pouvez croire que je ne soupe ni ne dors tranquillement. Mais tout ceci n'est rien, voici le plus beau : le lendemain après avoir échappé à tous les dangers vrais ou imaginaires, nous voilà le soir à Clagenfüt que je n'oublierai de ma vie. Ecoutez : il pleut à verse, nous sommes à un mille de la ville, je descends à pied afin de traverser sans qu'on m'interroge. La ville est très grande, me voilà au milieu  le chemin se détourne, je ne sais plus où aller  il n'y a personne dans les rues à cause du tems : la voiture est très loin derrière moi et je l'ai perdue de vue  je l'attends, elle n'arrive pas  la nuit vient, je n'ose pas entrer dans les maisons demander mon chemin, parce que ne sachant pas la langue, on peut concevoir des soupçons et adieu le voyage. Que faire ? Je marche et m'égare davantage : enfin je trouve une porte de la ville : je ne vois que des barraques  je cherche partout la voiture, rien : il était déjà 9 h. 1/2, je frappe à une porte de paysan pour demander à manger et à dormir : je les effraie  ils me prennent pour un déserteur, et un gros nichts est leur réponse. Je frappe à une autre porte : un bien plus gros nichts, à une troisième et je dis que j'ai de l'argent, que je suis honnête et que j'ai perdu la voiture  je ne sais s'ils comprennent ou non, mais ils me ferment la porte au nez et me voilà de plus belle à la pluie. Comme cette pluie ; dure depuis 5 jours sans discontinuer, les routes sont affreuses et je ne puis faire un pas sans entrer dans l'eau jusqu'à mi-jambe. Il me fallait du courage : je prends mon parti, j'avance dans la campagne, je cherche un abri  je suis plus d'une heure sans en trouver : enfin j'aperçois quelques planches ; je me traîne jusque-là. Ce sont 3 ou 4 vieilles planches percées, soutenues en l'air par des bâtons  dessous il y a un peu de foin : me voilà enchanté, voilà ma maison, voici mon lit : je regarde à ma montre, il est dix heures : il faut que je reste là jusqu'à demain 4 h. du matin : il le faut. Je me souviendrai de la nuit du 24 mai 1815.

Si Dieu favorisait nos folles entreprises,
L'univers n'entendrait parler que de sottises
.

Je voulais pour passer le temps faire des vers ou composer une symphonie, mais je n'étais pas en train. Figurez-vous mon état. J'étais tout trempé. J'ôtai mon habit pour tâcher de me sécher  j'ôtai mes bottes : il faisait très froid, je maudissais mon existence et ma folie. Ce n'était pas assez d'avoir joué à la Ponteba le rôle du comte d'Albert ou d'Armand des Deux Journées, il fallait par mon imprudence risquer d'attraper une forte maladie... et quelles idées me passaient par la tête ! Demain trouverai-je la voiture ? Ne serai-je point arrêté ? pour qui me prendra-t-on ? O mon Dieu, quelle situation ! — Enfin le jour paraît  il pleut encore : je quitte mes planches  je cherche la voiture, rien : je demande le chemin de Friesach et je me mets en route, en marchant le plus lentement possible : je ne vois rien venir. Je roule déjà dans ma tête le dessein d'aller à pied jusqu'à Vienne, Je fais à peu près 6 lieues. La pluie avait cessé au lever du soleil. Il est à remarquer que depuis 5 jours il pleuvait sans discontinuer, ce qui étonnait nous et tous les habitants. J'arrive bien las à un village dont je ne sais pas le nom, la situation était superbe. Je me repose et je réfléchis. Il était midi. Le voiturin doit arriver bientôt  je vais attendre 2 heures  j'attends, rien  passent encore 2 heures, rien. Que faire ? Dois-je continuer ma route à pied ? Pour aujourd'hui je me sens trop fatigué : j'ai passé la nuit debout, je n'ai vécu que de pain et de bière. Je me décide à attendre encore jusqu'au soir, et le lendemain de continuer en avant. La nuit vient  point de voiture. Je traverse le village, en demandant à loger dans les auberges que je rencontre  partout on me refuse et ce n'est pas étonnant : un individu seul, sans effets, ne sachant pas la langue, n'ayant pas du tout bonne mine. Je supporte mon sort avec patience. J'arrive à une cabane où enfin l'on veut bien me faire cuire un peu de viande : ce souper me paraît divin quoique ce fut détestable. Je paie bien, après quoi je demande si l'on n'aurait pas un lit : mon argent avait fait effet. Il n'y avait vraiment pas de lit, mais on m'offre la moitié de celui d'un des paysans de la maison  j'accepte et je monte me coucher. Pendant que j'ôtais mes bottes, voilà le padron qui vient me demander mon passeport. Quoique je ne comprenne pas l'allemand, j'entends parfaitement ce qu'il veut. Je feins de ne savoir ce qu'il dit et le bonheur veut qu'il se contente de savoir que je vais à Vienne.

O mes chers Allemands, je me reproche bien de vous avoir trompés  vous êtes si bons que vous ne pouvez même pas soupçonner le mal. Mon homme descend, je me couche dans un lit bien sale, dans un grenier où les fenêtres ne ferment pas  c'est égal, me voilà endormi. Au milieu de la nuit je me réveille  il me semble que je viens d'entendre du bruit. Ah, ah, mon camarade de lit se remue, il cause avec une jeune fille dont la voix est fort douce : je ne sais ce qu'ils disent, mais cela m'a l'air bien tendre. Mon drôle se lève et va à l'autre coin du grenier  je n'entends plus causer, pas même soupirer : ma foi, mes bons amis, bien du plaisir : je me rendors. Le lendemain à la pointe du jour, je me lève sans réveiller mon voisin, j'ai la curiosité d'aller regarder celle dont j'ai entendu la voix : elle n'est pas trop mal. Je descends du grenier, je paie et je pars.

Je retourne dans le village pour voir si le voiturin n'est pas venu, rien : je me remets en route, décidé à marcher jusqu'à Vienne. Je passe à Friesach, ville fortifiée, sans aucun inconvénient  à une lieue de là, j'apperçois une barrière comme il y en a à tous les villages d'Allemagne et où les voitures payent. Jamais on ne m'avait rien dit à ces barrières : je passe fièrement. Au bout de quatre pas on m'appelle, je frissonne. Ou allez-vous ? À Neumark. « Votre passeport ? Le voici. Je me dis en moi- même : la comédie est finie, me voilà pris. — Pourquoi n'est-il pas signé à Villach ? à Klagenführt ? — J'étais à pied, personne ne m'a rien demandé. — Avez-vous quelques papiers qui prouvent votre état ? — Voici des lettres. » J'avais justement une excellente lettre de recommandation écrite en allemand. Après un quart d'heure de difficultés, après avoir examiné tous mes papiers, ils me signent mon passeport et me souhaitent bon voyage. J'appelle cela une échappée miraculeuse. Quand je fus sorti de là, je réfléchis que j'étais un fou de vouloir aller à pied, qu'il pouvait m'arriver quelqu'accident, etc., etc., qu'au moins étant avec la voiture, on prendrait toujours attention à moi : il fallait donc attendre  il était 11 h. 1/2  là voiture ou devait être arrivée de la veille au soir, ou dans le cas d'accidents, ne devait arriver que ce soir: j'attends en me damnant jusqu'à 6 heures du soir  alors, impatienté, je vais jusqu'à Neumark, puis je reviens, puis je jure, et jamais de voiturin  il est inu­tile de vous dire que j'étais désespéré. A toutes les voitures qui passent, je demande comme je peux s'ils n'ont pas vu en route une voiture à 3 chevaux : toujours non. Enfin à 8 h. 1/2 arrive une poste qui allait très vite  je la fais arrêter et fais ma question accoutumée. Oui, dit le postillon, il y en a une qui est arrêtée à 2 h. d'ici. En Allemagne on compte le chemin par heure. Les renseignements qu'il me donne sur la voiture, me confirment dans l'idée que c'est la nôtre : ce fut un des plus heureux moment de ma vie. Je cours à la voiture et, en effet, à une lieue 1/2 je la trouve arrêtée à une mauvaise auberge où elle devait passer la nuit. Quand mes compagnons me revirent, ils furent épouvantés. Mme Sessi, dont je parlerai plus tard, me dit qu'elle craignait que de désespoir je ne me fusse jetté à l'eau. Je n'ai pas été jusque là, mais... j'étais bien agité. Voyez mon bonheur : cette énorme pluie qui nous avait tant épouvantés par sa durée de 5 jours, avait cessé la veille au matin, que j'étais à pied, et elle recommença quand j'eus retrouvé la voiture.

Le lendemain je n'ai que de légères craintes. Le soir nous rencontrons dans un village une troupe de paysans qui étaient tous à genoux en plein air autour d'un petit autel. Ceci nous rappela la simplicité des anciens. Après Limme, notre essieu se rompit. Après Judenburg, une roue cassa.— Mais j'ai oublié de vous dire ce qui avait retardé la voiture d'une journée. Le voici : en sortant de Klagenführt, une roue s'était rompue, et nos messieurs avaient passé toute la journée dans l'auberge, tandis que moi je me désolais sur la grande route. Enfin, sans aucun accident j'arrivai à Neustadt, où j'en fus quitte pour la peur, et de là à Vienne.

En entrant dans cette ville, je me crus soulagé d'un grand poids. C'était le 31 mai 1815. Enfin m'y voilà avec tous mes effets, mais où loger ?... Mes embarras ne sont pas prêts d'être finis. Je suis dans un mauvais hôtel dans le fauxbourg, je ne sais ce qu'on voudra faire de moi. Je travaille depuis 2 jours pour mon affaire et je n'ai encore rien : comme j'ai fait une chose contre les lois, chacun craint de me protéger. Mes recommandations me sont presque inutiles. Enfin, le dernier moyen qui me restait, je l'ai employé hier  j'ai été chez M. Salieri. Je l'ai supplié de s'interresser pour moi. Je lui ai conté mon voyage. Au premier moment, il a été dur, il ne voulait se mêler de rien : enfin il s'est laissé toucher et m'a mené le soir chez le prince Tailleyrand, auquel j'ai fait mon récit. Celui-ci me dit : Voilà un voyage tout à fait français. Nous arrangerons votre affaire. Ce matin je vais voir ce qui arrivera. Il faut implorer les secrétaires !... Depuis 9 heures je suis en course.  M. le secrétaire m'a fait revenir 4 fois et la quatrième m'a dit qu'il n'avait rien à faire. Alors j'ai demandé à reparler au Prince. De suite M. le secrétaire m'a fait une lettre pour la police où je vais aller quand j'aurai dîné, ce qui ne sera pas bien long; en attendant, au diable M. le secrétaire ! ! !...

O mon Dieu ! que je suis heureux ! après bien des craintes, des peines et des fatigues, je viens d'obtenir une carte de sûreté pour 15 jours, M. le secrétaire en a eu l'air fâché et m'a bien assuré que dès que le prince Talleyrand serait parti, on me prierait de déloger au plus vite. Le prince part demain  nous verrons si je le suivrai, comme dit M. le secrétaire. Je m'en vais me dépêcher de voir la ville, en cas qu'on me refuse une prolongation mais j'espère bien qu'on me l'accordera: le plus difficile est fait, et puis, en tout cas...

Je viens du théâtre Kârthnerthor : c'est l'Opéra-Comique de chez nous. Je suis extrêmement satisfait. J'ai entendu Agnès Sorel, musique de II ^irowetz  musique charmante, pleine de goût, de délicatesse et de science. L'orchestre est excellent, peu nombreux, peu bruyant. Les chanteurs chantent juste, un ensemble parfait. Les morceaux sont un peu à la fran­çaise, c'est-à-dire courts, coupés... cela m'a fait un drôle d'effet, car voilà 2 ans 1/2 que j'entends des morceaux qui n'en finissent pas. Allons, je suis bien content de ma journée. C'est agréable pour moi de penser que c'est au premier des musiciens vivants, à M. Salieri, que je dois la tranquillité dont je vais sans doute jouir longtems. Mes chers amis, je vais me coucher, je me souhaite une bonne nuit et à vous aussi.

Mes commencements à Vienne ont été durs : voilà 6 jours que j'y suis et je n'y ai certes pas eu beaucoup d'agréments. Là manière dont j'y suis venu n'est pas propre à m'y faire bien voir : mais c'est égal, mes chers Allemands, je ne vous en veux point du tout : plus je vous parais suspect, plus vous prouvez votre probité. Quand je m'examine, moi et mes actions, je vois que je méritais le jour de mon arrivée d'être chassé sans pitié : c'était aussi sans doute l'avis de M. le secrétaire  mais Dieu merci, à présent, je commence à respirer. Les personnes auxquelles je suis recommandé commencent à me croire honnête homme et à me trai­ter avec amitié. Si la Police me permet de faire mieux connaître mon caractère, j'espère que je serai tout à fait bien dans quelque tems. Je viens de louer une jolie chambre dans le Graben, le plus beau quartier de Vienne. Elle me coûte trop cher, mais si je reste ici, je mettrai ordre à mes affaires. Actuellement je voudrais savoir des nouvelles de mes amis, de ma mère. C'est terrible d'être ainsi isolé  espérons que cela ne durera pas bien longtems.

Je sors du théâtre et il ne fait pas encore bien nuit. Au moins c'est un plaisir dans ce pays. On ne se couche pas trop tard. Ce n'est pas comme à Venise que le théâtre ouvre à dix heures. J'en tire un apperçu très avantageux pour la société  c'est qu'un oiseau qui serait très amateur pourrait entendre le spectacle d'abord à Vienne, et de suite à Venise. C'est très agréable. A propos, hier j'ai entendu Palmira, bel ouvragé du grand Salieri. On y retrouve sa manière : tout pour la scène. Des morceaux courts, bien coupés, bien vigoureux et souvent des phrases délicieuses. Il y a au commencement du deuxième acte un air de femme sublime qui m'a fait la plus grande impression. Ce soir j'ai entendu le Bergsturtz, musique délicieuse de Weigl. Si cela continue, ça va bien, tout me paraît charmant.

Il faut que je dise un mot de nos voyageurs. L'honnêteté française exige que je commence par le beau sexe, quoique la personne de ce sexe qui était avec nous ne prouve pas que ce soit le beau. Une tournure effroyable  une figure on ne peut plus désagréable  un énorme nez  une bouche immensurable, des yeux bien creux, des dents jaunes, et avec cela un peu de barbe, voilà le potrait de notre aimable voyageuse. Pour son caractère, c'est autre chose. C'est une chanteuse de 6e classe. Elle a au double tous les défauts qui sont ordinairement l'apanage des utilités. Je l'ai défiée de dire un phrase sans jurer : elle n'a pas osé accepter le défi. N'ayant pas même l'idée d'une espèce d'éducation  ne sachant pas écrire son nom, ne pouvant pas dire quatre paroles de suite qui eussent le sens commun. Mais elle a un talent qui rachète tous ses défauts ; un talent qu'elle possède au plus haut degré ! un talent qui la console de toutes les petites mortifications qu'elle éprouve, qui pour elle est plus précieux que vingt mille livres de rente, qui lui donne la force de supporter les malheurs ! un talent enfin qui renferme en lui toutes les autres sciences ! Quel est donc ce talent ? Vous ne le devinez pas ? Elle sait parfaitement tirer les cartes. Cette aimable dame est sœur de la fameuse Sessi  j'en fais compliment à madame leur mère. J'espère que je ferai plus ample connaissance et amitié avec l'un des deux voyageurs. Je ne parle pas du troisième parce que j'écrirais des choses qui ne sont même pas bonnes à dire de bouche.

Mais dans quelle diable de maison suis-je donc tombé ? Chaque fois que j'entre ou que je sors je rencontre une quantité de femmes, et puis ! des femmes et toujours des femmes, et point d'hommes ! Hier en sortant, ? je vîs toute la société à table : deux hommes et une quantité de femmes. Qui diable est-ce donc ? Est-ce que ma vertu serait en danger ? Serais-je dans une maison ? Pourtant la padronne m'a dit qu'elle a logé longtemps la gouvernante de je ne sais quelle princesse ;  qu'elle  loge en ce moment un gros négociant de Francfort. Mais pourquoi tant de femmes matin et soir ? Demain matin je veux éclaircir cette affaire.

Je suis trop heureux ma soirée d'aujourd'hui compense les peines que j'ai eues depuis un mois. Comme un bonheur ne vient jamais sans l'autre, il était naturel que j'en eusse beaucoup à la fois et je serais un ingrat si après avoir écrit mes chagrins, je n'écrivais pas mes plaisirs. 1° J'ai rencontré un monsieur de la police qui se trouve justement le frère d'un de mes amis de Naples, et qui m'a assuré que mon affaire n'allait si pas mal. 2° J'ai appris que toutes les dames que je voyais dans cette maison et qui m'effrayaient presque sont les filles de la vieille propriétaire  que ces filles sont mariées et ont déjà d'autres filles, etc. : voilà l'énigme. 3° j'ai reçu deux lettres de ma mère que j'attendais avec tant d'impatience et où j'apprends quels encouragements les journaux me donnent pour l'avenir. 4° Une lettre m'apprend une chose qui intéresse mon côté gauche, et une autre qui m'annonce de l'argent. 5° On m'assure ce soir que demain on donne la Flûte enchantée. Je demande qui dans une soirée a eu plus d'agréments que moi ? Ajoutez que j'ai passé trois heures au piano avec l'étonnant M. . Salieri  qu'il m'a fait lire plusieurs de ses ouvrages et entr'autres des canons pleins de gaîté et d'esprit, dont pour la plupart il a fait lui-même les paroles et la musique. C'est un homme qu'on ne peut se lasser d'admirer. Je ne sais si c'est parce qu'en particulier je lui ai de grandes obligations, mais j'ai une sorte de vénération pour lui ; ce qu'il dit est si vrai, si spirituel ; à son âge il chante et accompagne fort bien. Il vient de faire une grande maladie où l'on craignait de le perdre. Heureusement qu'il se porte bien, et que nous espérons qu'il vivra encore longtems pour le bien de tous ceux qui l'approchent.

Je me promenais cette après-dîner au Prater avec M. Haensel, compositeur. Il salue un monsieur qui passait. Je lui demande : Ce monsieur que vous venez de saluer est-il musicien ? Il me répond : C'est le frère de l'empereur ! ! !

On donne ici trop d'opéras français et sans la langue avec laquelle je suis en dispute, je me croirais en France. J'ai entendu déjà la Vestale, Jean de Paris, Joconde, Cendrillon. La Vestale n'est pas bien rendue : ce bel ouvrage est fait pour une grande salle et perd beaucoup dans une petite. On prend aussi la plupart des mouvements trop vite. Jean de Paris est supérieurement exécuté par l'orchestre, mais voilà tout. Joconde que je n'ai pas entendu à Paris, et dont les journaux et tout le monde ont dit tant de bien, ne m'a pas fait plaisir : peut-être ne prend-on pas bien les mouvements  car des connaisseurs m'ont beaucoup parlé du 4to du 2d acte et ce 4to m'a paru languissant  il est vrai que je n'entendais pas les paroles, et cela fait beaucoup. Plus j'entends d'ouvrages de M. l'abbé Girowetz, plus je suis admirateur de son talent : toujours doux, gracieux, d'une harmonie parfaite   employant les instruments à vent avec un art infini : des idées fraîches. Son Agnès Sorel et son Augenartz m'ont enchanté. Dans ce dernier, il y a un petit air de ténor plein de feu de 30 mesures qui m'a fait le plus grand effet. Quoique je ne connaisse pas assez l'allemand pour pouvoir juger d'une expression, pourtant l'autre jour je me suis mis à rire comme un fou dans l'endroit le plus pathétique de la Vestale  dans le petit duo de la fin entre Julie et la Grande Vestale, vous savez que les deux dames finissent par ce mot  : adieu, adieu. Le traducteur allemand a mis en conséquence  lebewohl, lebewohl. Il m'a paru fort singulier que la Grande Prêtresse recommande à Julie de bien vivre, au moment où elle entre au tombeau.

Dans ce pays on aime et on admire mon cher et bon maître, M. Méhul, plus que partout ailleurs. J'ai déjà vu beaucoup de jeunes gens qui ont le projet de faire un voyage en France pour le voir et le consulter  et ce matin, dans la maison d'un conseiller où tout le monde est musicien et où Haydn et Mozart étaient presque toujours, j'ai été enchanté de la manière dont un très fort amateur de 50 ans m'en a parlé. Il le met sans exception au-dessus de tous nos compositeurs pour la hardiesse de son génie, son amabilité, sa science, etc., etc., etc. Aussi il me disait que pour à présent il croit que la France est au-dessus de l'Allemagne pour la musique. C'est un Viennois de 50 ans qui m'a dit cela ce matin ! ! !

Que je serais heureux si je pouvais un jour aider ma patrie à soutetenir la bonne réputation qu'elle commence à se faire en ce genre !

Je sors de Kärthnerthor, où j'ai été avec M. Salieri. On donnait Joseph de M. Méhul, remis au théâtre pour la 3e fois ici. Ce que je disais il y a quelques jours de l'estime que l'on fait ici de ce grand compositeur m'a été bien prouvé ce soir. Voilà 4 ans qu'on donne ici Joseph. La salle était pleine à 6 heures et comble à 7, ce qui n'arrive pas souvent ici. Presque tous les morceaux ont été applaudis avec entousiasme, et le duo de Jacob et Benjamin qui fait peu d'effet à Paris, a été chanté 2 fois ce soir. Il est vrai que l'orchestre et les acteurs y mettent tout leur soin : on voit qu'ils ont un vrai plaisir à exécuter ce bel ouvrage. M. Salieri qui ne l'avait vu qu'une fois il y a 4 ans en a été bien content et m'a bien félicité d'être élève de l'auteur. Ah ! serai-je jamais digne de mon maître ?

Je sors de Don Juan : j’étais curieux d’entendre exécuter à Vienne la musique de Mozart. C’est bien ; mais ce n’est guères mieux que chez nous : si ce n’est qu’on entend continuellement la trompette et qu’ils prennent les Iers mouvements de l’ouverture et de sextetto plus vite qu’à Paris. J’ai entendu la musique de Mozart à Paris, à Naples et à Vienne et plus je l’entends plus je me convainc qu’elle fait mieux au piano qu’au théâtre. Ici on a passé plusieurs morceaux, entr’autres l’air du ténor, le Ier air de Zerline et un autre de femme en mi bémol. Je ne sais si c’est l’habitude que les Allemands ont d’entendre cette musique, mais on n’a pas beaucoup applaudi. Le sextetto ne m’a pas fait d’effet ce soir. Il y a vraiment deux genres de musique pour le théâtre ; certainement Mozart et Grétry sont 2 hommes de génie ; ils ont travaillé tous deux pour la scène, tous deux ont eu et auront toujours de grands succès : ils ont suivi, il me semble, une marche tout à fait contraire. Quelle est la meilleure ? Gluck nous l’a dit. Quelque tems après que Gluck eut donné Alceste, un baron, grand connaisseur, le rencontre et lui dit : Parbleu, M. Gluck, pourriez-vous me dire pourquoi vous faites chanter vos diables lorsqu’ils appellent leur victime, précisément comme chantent nos capucins ? M. le baron, répond Gluck, ce ne sont pas mes diables qui chantent comme des capucins, ce sont vos capucins qui chantent comme des diables.

Que M. Méhul est heureux sans s’en douter ! Son Joseph fait fureur dans ce moment. Ce soir je voyais à côté de moi (car les femmes vont ici au parterre, comme en Italie : mais ce n’est pas, comme en Italie, une seule femme par rang, grosse, laide, bien noire, bien triste et sale : ce sont de charmantes femmes et en quantité) ce soir donc je voyais autour de moi une foule de jeunes et jolies dames qui se disaient à chaque instant : Oh le beau morceau, oh la belle musique ! Et l’auteur ne s’en doute pas. Il y en a une qui pleurait pendant l’air de Siméon. Avouez-le, belles, ou c’est-à-dire jolies Parisiennes, quand par malheur vous ne trouvez pas une petite chanson bien commune ou une triste romance bien fade, c’est fini, tout est mauvais pour vous. Pourtant, consolez-vous, comme c’est vous qui donnez le bon ton, il viendra sans doute un temps où les Allemandes, ce devant-être-modele des femmes vous imiteront, de même qu’il me semble que les Italiens et les Français gâtent journellement le bon naturel des hommes de ce pays.

M. Salieri, fort jeune, avait fait son 1er opéra sans le dire à personne. Il attendait son maître qui dans ce moment voyageait, pour lui faire corriger ses fautes. On était dans le carnaval. Le directeur du théâtre se trouve sans nouvel opéra avant la fin de la saison : il apprend que M. Salieri en a écrit un (Il mon do alla rovescia) et lui fait demander s’il veut le lui donner. Celui-ci est enchanté. On nomme deux personnes pour décider si l’opéra pouvait aller. Ces 2 personnes étaient Gluck et Scarlatti. L’opéra est trouvé bon. On travaille nuit et jour pour monter la pièce. Salieri court chez ses acteurs. Un nommé ..., chanteur de la plus grande réputation devait jouer. Ce monsieur ne savait pas une note de musique. La première fois qu’il avait chanté au théâtre, il avait chanté un air en mi bémol et il s’était tellement mis en tête qu’il ne pouvait chanter que dans ce ton, que tous les compositeurs étaient obligés de les lui écrire ainsi. Notre pauvre débutant Salieri savait cela et il avait fini son opéra. Il n’avait pas le tems ni l’envie d’écrire un nouvel air. Il va chez son chanteur. Celui-ci lui demande : Avez-vous fait les airs ? — Oui, lui dit Salieri. — Celui du 1er acte est-il en mi bémol ? — Oui, sûrement, répond notre jeune auteur. — Oh, c’est fort bien, lui dit le chanteur, quand me rapporterez-vous ? — Demain matin. Cela dit, Salieri va trouver un des compositeurs du théâtre, lui avoue qu’il n’a pas eu le courage de dire à ... que son air était en si bémol et non en mi bémol. Cet artiste répond à Salieri: Ne vous inquiétez pas tant, ... ne connaît rien à la musique ; dites au copiste de mettre trois bémols à sa partie et il ne s’apercevra de rien. Aussitôt Salieri court chez le copiste. Le lendemain il va trouver son chanteur et lui montre son air. La première chose que fait ... est de regarder à la clef : il voit 3 bémols et il est enchanté. Il prie Salieri de lui chanter son air. Celui-ci tremble, commence et finit. Bravo, bravissimo, s’écrie ..., cet air m’ira comme un ange ; chantez-le encore une fois et je le sais. Salieri rechante, et l’autre le répète d’un bout à l’autre sans se tromper. (Ceci est dans le genre de notre Garat). La pièce se donne, a un grand succès et ..., surtout, est extrêmement applaudi dans son air. Le lendemain on redonne II mondo alla revescia. Le soir, au théâtre, le chef d’orchestre rencontre notre chanteur et lui dit : Eh bien, tu ne nous soutiendras plus que tu ne peux chanter qu’en mi bémol ? — Comment, pourquoi cela ? — Eh, puisque tu chantes en si bémol dans cet opéra nouveau. — Pas du tout, mon air est en mi bémol. — Non, il est en si bémol. — Ah, cela est un peu fort ; je ne sais peut-être pas compter les 3 bémols. — Oh bien, attends un moment. Le chef d’orchestre prend la partition et lui montre : Est-ce là ton air ? — Oui. — Compte les bémols. — Deux !!!! Ah ! briccone, briccone, sor, maestrino ! Salieri arrivait dans ce moment : devinant tout de suite le sujet de la dispute, il se met à genoux et chante un air que ... chantait supérieurement et où les paroles convenaient parfaitement à sa situation ; ensuite il lui dit : — Je vous en fais un autre demain. — Non, non, non, vous ne le feriez pas si bon. Depuis ce temps, ... chanta dans tous les tons.

Un prince disait un jour à Salieri, en sortant d’entendre une de ses messes : « Monsieur, j’ai eu tant de plaisir à entendre votre musique que je n’ai rien écouté de la messe et que je n’ai pas prié, » — « Altesse, répond Salieri, la musique d’Eglise, quand elle est bien faite, prie pour ceux qui l’écoutent. » Quelle leçon pour les compositeurs de messes !

Je croyais presque mes chagrins finis et voilà qu’ils recommencent. Ce matin je vais à la police pour faire renouveler ma carte de sûreté : — Monsieur, le ministre a fait dire que vous devez partir sitôt après M. le prince Talleyrand, et celui-ci est parti il y a 4 jours. — Jugez de ma peine. — Mais au moins je puis faire quelques démarches pour tâcher d’obtenir la permission de rester   — Monsieur, je crois qu’elles seront inutiles, parce que c’est un ordre général, et j’ai ordre de vous demander par quelle route vous désirez passer pour retourner dans votre patrie ? — Monsieur, au moins, donnez-moi jusqu’à ce soir pour consulter quelques personnes. — Ah ! Monsieur, avec toute liberté, mais ayez la complaisance de revenir ce soir me dire quelque résultat, parce que je dois aussi rendre mes comptes. —Je pars, le désespoir au cœur, je cours à droite, à gauche. Un conseiller pour lequel j’ai eu une recommandation, s’intéresse à moi, vient avec moi à la police, et après quelques discussions qui m’ont fait trembler (bien que je n’entendisse pas un mot de la langue), on m’a dit qu’il faut que je présente une pétition, faite de telle et telle manière, prouvant tel et tel cas, et qu’alors on verra s’il est possible de m’obtenir une permission pour quelque tems.

Malgré ces embarras et ces ennuis continuels, je ne puis que me louer de la manière dont tout se fait dans ce pays. Je suis arrivé d’une manière si équivoque, pour ne pas dire pis, que si j’étais moi-même mon juge, je ne sais ce que je déciderais. Enfin je vais travailler à ma pétition et nous verrons. Que de peines pour peut-être n’en tirer aucun fruit !

M. le conseiller veut bien se charger de la faire. Il a l'extraordinaire bonté de me garantir, ainsi que M. Salieri. Ceci me fait espérer beaucoup. Mais d’un autre côté me voilà dans une drôle de situation. Je suis obligé pour pouvoir rester de prouver que j’ai suffisamment d’argent ; de l’autre, je suis obligé d’écrire à mon directeur de Rome que je meurs de faim, sans quoi il ne me donnerait pas un sou.

Enfin, c’est demain que ma pétition sera présentée. Je ne saurai sans doute de réponse que dans quelques jours, jours d’une grande inquiétude pour moi, je vous assure. Cela ne m’a pas empêché d’aller voir hier une mauvaise pièce nouvelle. Le 1er acte fit tant de plaisir que sans attendre le second on fit venir sur la scène l’auteur de la musique, dès paroles et le Ier acteur. Le 2d acte ennuie ; quelques-uns veulent applaudir, tout le monde aussitôt leur impose silence et chacun s’en va muet à la maison : drôle de succès !

Je viens encore de changer de logement et je prie Dieu qu’il me permette d’en changer encore une fois ; car mon intention est de ne quitter celui-ci que dans longtems et si je trouve un miracle d’appartement. Or pour cela, il faut que je demeure longtems à Vienne, et c’est ce que je désire beaucoup. Au reste j’ai quitté un charmant logement fort cher ; j’en trouve un autre fort joli, un peu meilleur marché, au premier étage, et dans un beau quartier. Ma padrone m’a l’air fort honnête et fort complaisante : nous verrons si je me trompe.

C’est aujourd’hui que le conseiller doit présenter ma pétition ; je serai dans une grande inquiétude pendant quelques jours. Je viens d’entendre la Flûte enchantée, et elle m’a enchanté. Comme notre traduction est niaise et mal faite. On a mis dans nos Mystères d’Isis en tragique tout ce qui se trouve en comique ici. La musique est vraiment délicieuse. Les trios des génies sont charmans ; c’est dommage qu’on les chante ordinairement mal. L’ouvrage cependant m’a paru bien exécuté, surtout par l’orchestre qui, comme je le vois, un jour est excellent et un autre faible ; mais ce soir, c’était son bon jour. Le chef-d’œuvre d’ouverture a été parfaitement exécuté ainsi que tout le reste.

Voici ce que me contait ce matin M. le Conseiller. L’entrepreneur d’un théâtre de Vienne était presque ruiné. Il va un beau matin chez Mozart. Monsieur, lui dit-il, je suis un homme perdu : à peine si j’ai de quoi payer et congédier mes acteurs ; seul vous pouvez me sauver. Voulez-vous écrire un opéra pour mon théâtre ? mais je ne puis rien vous offrir en récompense. — Oui, monsieur, dit Mozart, je l’écrirai. — Mais il faudrait que ce fut bien promptement. — Aujourd’hui, je commence. — 3 semaines après l’opéra était en répétition. La veille de la représentation, l’ouverture n’était pas faite. — « Mais, M. Mozart, l’ouverture, l’ouverture ? — Envoyez-moi des copistes. Les copistes arrivent. Mozart écrit et donne feuille par feuille ; à 7 h. du soir l’ouverture était faite. On la répète, elle ne va pas, on recommence 3, 4 fois : mal, mal ; Mozart dit : A demain matin, une répétition générale et demain soir la représentation. L’ouverture va un peu mieux le lendemain. Le soir le public criait de plaisir et on la fait dire deux fois. Quelle était cette ouverture ? Quel était cet opéra fait par charité ? Die Zauberflöte !!! M. le Conseiller était témoin oculaire. (On m’a dit depuis que Mozart avait été fort bien payé pour cet opéra).

Joseph fait toujours les délices de la ville et de la cour. A la dernière représentation, l’impératrice y était avec 2 de ses filles. Honneur à notre nation ! On me demandait s’il est bien vrai que M. Méhul est français et sur mon affirmation, on disait : C’est bien étonnant ! ! ! car... mais avec honnêteté.

C’était trop ! Depuis 2 jours j’étais tranquile ; j’étais dans l’espérance d’obtenir une réponse favorable à ma pétition. Une visite imprévue me rejette dans les cruelles angoisses que j’ai tant et trop éprouvées depuis plus d’un mois. Bien heureux encore de ne pas tomber malade en ces moments fâcheux ! Oh ! quelle leçon j’ai reçue là. Je jure bien que jamais de mon gré je ne me remettrai dans une pareille situation. C’est une combinaison singulière qui me tourmente tant ce soir. Je ne m’en serais jamais douté. Il faut avouer qu’il y a des hommes méchants. Heureusement que celui dont je veux parler est d’une nation que je n’aime pas et cela me confirme dans l’idée que je m’en étais faite. Je ne dormirai certes pas tranquillement cette nuit.

Ah ! M. le Secrétaire ! vos cruelles prédictions s’accompliraient-elles ? Je crains même qu’on aille bien plus loin encore.

M... ayant fait le poème d’Echo et Narcisse, le donna à Gluck pour le mettre en musique ; mais Gluck le trouvait mauvais et n’y travaillait pas. M... allait souvent chez Gluck et le suppliait de travailler. Gluck répondait toujours oui et n’en faisait rien. Notre Dieu Gluck aimait beaucoup l’argent, M... le savait: que fait-il ? Comme il voulait absolument aller à la postérité par le moyen de Gluck, il va un matin chez lui et lui dit : — Eh bien, avez-vous travaillé un peu à notre opéra? — Oh oui, certainement, j’ai déjà fait quelques morceaux sans les écrire. — A propos, monsieur Gluck, j’ai oublié de vous dire que j’ai dessein de vous céder ma part d’auteur quand on donnera notre ouvrage, parce que je ne veux pas me mêler de tous ces embarras. Trois jours après, Gluck, (il eut même le courage de prier M... de lui faire un billet par lequel il reconnaissait lui avoir cédé ses droits d’auteur, avait déjà fait tout le plan de sa musique. Le grand Gluck avait aussi son petit côté faible.

Je m’apperçois que Salieri n’aime pas du tout Haydn ni Mozart ; il a un soin tout particulier de nous faire appercevoir leurs fautes et ne nous arrête pas sur leurs beautés.

Si l’on m’eut dit la nuit de Clagenfurth : Allons, courage ! précisément dans un mois d’ici, tu seras à Vienne, à ton piano, avec la partition de Joseph ; tu auras déjà plusieurs bonnes connaissances, tu auras entendu des ouvrages de Mozart tu auras reçu des nouvelles de ta mère, etc., etc., certes j’aurais été dans l’enchantement, tout ce que j’ai souffert ne m’aurait rien paru que des délices : eh bien, aujourd’hui, je suis dans cette situation et je suis dans une grande peine, car je crains pour l’avenir, ce qui m’empêche de jouir du présent. Avouons que notre pauvre humanité est bien infirme sous tous les rapports ! ! !... Belles réflexions que je viens de faire et surtout bien utiles ! Elles me mènent naturellement à dire que quand je reviendrai au monde je me ferai Dieu.

Je viens d’entendre une des pièces le plus en réputation dans ce pays, die Schweitzer-Familie, de Weigl. Elle ne m’a pas fait plaisir et m’a fait naître de singulières idées sur mon séjour en Allemagne. C’est bien fait; mais du commencement jusqu’à la fin, c’est toujours la même chose : il n’y a rien pour le chanteur ; et pour l’orchestre ? qu’est-ce qu’il y a ?... Oh que je suis content d’être venu ici et d’avoir été en Italie ! Bonsoir, je vais me coucher.

C’est tout particulier, comme depuis 4 jours j’ai des idées toutes nouvelles. J’ai été hier voir cette éternelle Cendrillon. La musique ne m’a pas déplu ; mais pourquoi ne donne-t-on ici que des pièces de chez nous ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Je me suis bien informé de ce qu’on donnait cet hiver ici, et j’ai appris qu’on y donnait : Cendrillon, Joconde, Jean de Paris, La Vestale, etc., etc. A Vienne, pendant le congrès ! pendant que toute l’Europe était ici ! l’hiver le plus brillant ! Oh !... Attendons les événements et prenons un parti : je commence à devenir vieux ! dans sept mois j’aurai 25 ans et je n’aurai fait qu’un mauvais ouvrage ? Réfléchissons, ne nous précipitons pas, mais prenons le bon parti.

On demandait un jour à Gluck ce qu’il aimait le mieux au monde. — Trois choses, répondit-il, l’argent, le vin et la gloire. — Ah, Monsieur, comment ? vous mettez l’argent et le vin avant la gloire ; cela ne se peut pas, vous nous trompez. — Point du tout, dit Gluck. J’aime d’abord l’argent, parce qu’avec l’argent j’achète du vin, le vin me fait composer, et c’est la composition qui me donne un peu dè gloire : vous voyez donc que j’ai bien dit.

Je sors d’un Te Deum que l’on vient de chanter pour la victoire de Mont-Saint-Jean, le 18 juin, par les Alliés ! Ce qu’il y a de plus fâcheux pour nous, c’est que je ne doute nullement qu’on n’en ait aussi chanté un à Paris.

Je sors du théâtre. Je viens d’entendre Iphigénie en Tauride, de Gluck : j’étais aux côtés de M. Salieri... Cette soirée vaut-elle la peine de faire 130 lieues sans passeport ?

Par exemple, je suis trop fier ce soir pour ne pas vous conter le sujet de mon orgueil. Voyez-vous cette chambre qui n’a pas été très bien rangée, quoique ma propriétaire soit extraordinairement propre, mais je suis rentré 2 ou 3 fois aujourd’hui, ainsi il est clair que ma chambre ne peut pas être bien en ordre : eh bien, cette chambre, elle a été honorée ce soir, mercredi 5 juillet, de la visite de M. Salieri. Ce dernier des Romains est venu sans aucune façon me voir ce soir, a joué sur mon mauvais piano, m’a fait jouer une scène de ma composition et quand j’ai eu fini de lui déchirer les oreilles, nous avons été en compagnie d’un jeune allemand qui se trouvait chez moi, nous avons été... Où ?... Vous le dirai-je?... am Bierhause, c’est-à-dire au cabaret. Mais puisque je suis en train de me vanter des faveurs que j’ai reçues de M. Salieri, il faut que je vous dise que, dans le billet qu’il a eu la bonté de me donner pour prier le ministre de la police de me laisser séjourner ici, il finissait par ces mots : « Ed oltre la racommandazione fattami in persona dal principe Talleyrand, tali sono i sentimenti particolari di stima e d’amicizia che mi legano a quel giovine, che io mi dichiaro per lui maestro, amico, e padre. » Wieviel ich muss stoltz seyn !

Un jour notre grandi Gluck était à table chez le prince Lobkowitz. A la fin du dînerarrive sur un plat d’argent un superbe pâté. Chaque personne vantait le pâté : Eh bien M. Gluek, vous ne dites rien ? — Moi, ce que je préférerais, ce serait le plat. Le prince, surpris lui dit : Eh bien, Gluck, si vous êtes capable de porter le plat et le pâté jusqu’à votre maison, il est à vous. Gluck ne répond point, se lève de table, prend le plat et le pâté, va chez lui et le lendemain racontait son histoire à tout le monde. Authentique.

Gluck avouait qu’il avait toujours eu la passion de faire fortune et que sans les Français il aurait toujours été malheureux. Il avait épousé la plus laide femme du monde parce qu’elle avait 30 mille florins de dot.

Que l’humanité est changeante ! A présent que je suis bien tranquile sur mon séjour à Vienne, je brûle du désir de partir. Je n’ai rien à apprendre ici pour la composition théâtrale, ou du moins ce que j’y apprendrais, je puis l’apprendre mieux à Paris. Il n’y a que M. Salieri qu’on ne quitte pas aisément. Sans lui je serais déjà dans mon pays. Presque tous les jours on donne des opéras français et je les entendrai mieux à Paris. Pour la musique instrumentale, on est fort, c’est vrai : mais on m’assure que l’on donne 4 concerts par an ; encore faut-il qu’il y ait de grandes occasions, comme la bataille de Leipsik ou le Congrès ! Il est vrai que je trouve des amateurs très forts pour le piano, mais le piano m’ennuie !.. Que dois-je donc faire ? Je sens mon aimable caractère. Que l’on m’envoie ce soir une permission de séjour indéfini et je pars demain. Oh ! girouette !!! Çe n’est pas que le séjour de Vienne m’ennuie ; mais je vois qu’il ne m’est pas très utile d’y rester longtems. Autant je suis content d’avoir vu le goût allemand au sortir de l’Italie, autant peut-être il me serait dangereux d’entendre longtems cette musique serrée qui parle toujours aux oreilles et jamais à l’âme. Les opéras modernes qui me font le plus de plaisir sont ceux de Girowetz. Ceux de Weigl sont des chefs-d’œuvres d’écriture, mais je n’y trouve pas ce que je veux actuellement dans la musique. Les morceaux d’ensemble sont de la musique excellente, mais où est l’esprit de la musique italienne ? Ah, j’ai dit autrefois bien du mal de cette musique italienne ; je reconnais mes torts tous les jours davantage. Certes quelquefois l’orchestre italien est pauvre, dans notre manière de parler : mais en quoi consiste la richesse d’une musique ? Est-ce dans la manière de traiter ses idées ? ou dans les idées mêmes ? Ma manière de voir en musique a changé beaucoup depuis 3 ans et j’ose dire qu’elle n’a pas tourné à mal. Si je me décide à partir dans peu pour la France, comme je le crois, il me semble que j’y trouverai deux avantages : 1° de gagner une demi-année de ma vie, 2° d’épargner beaucoup d’argent. Mais M. Salieri ! M. Salieri ! Eh bien, je lirai ses ouvrages.

J’ai oublié de vous raconter le sujet de l’allarme que j’eus il y a 15 jours et dont je n’ai dit que deux mots. Un de nos voyageurs a eu en route une discussion vive avec le voiturin, parce qu’il lui ajoutait chaque jour quelque nouvelle caisse de tableaux. Le voiturin en arrivant à Vienne prie ce monsieur de lui payer telle somme en plus pour les caisses qu’il a prises en chemin : celui-ci refuse. Grands débats : chacun menace l’autre de porter ses plaintes à la justice : des menaces on va au fait : la justice, qui fut juste, ordonna au monsieur de payer : il paya ; mais il voulait se venger du voiturier : c’était bien naturel : la vengeance est le plaisir des dieux et des I... Ce monsieur donc va à la police et dénonce le voiturin comme ayant amené de Venise à Vienne un Français sans passeport, et il finit en suppliant la police de faire mettre le voiturin en prison. La police, qui dans ce pays aime plutôt à trouver des innocents que des coupables, répond qu’on examinera l’affaire. Je ne sais ce qu’on a fait pendant plusieurs jours. Un matin je suis appelé à la police : on me demande depuis combien de tems je suis à Vienne, etc., etc. Je réponds clairement, et lorsqu’on vient à me demander avec quel passe-port, je réponds que je suis venu le lendemain de mon arrivée déclarer que mon passeport était pour le Tyrol. — Ah, c’est vous, monsieur, qui avez présenté cette pétition et cette lettre, du prince Talleyrand ? — Oui, monsieur, précisément. — Je vous demande pardon de vous avoir dérangé. — Je me retire donc et depuis ce tems je n’ai entendu rien de cette affaire. J’ai rencontré il y a quelques jours le voiturin, qui m’a dit que le monsieur en question avait eu une peur de diable et s’était désisté de son idée incarcérante, quand la police lui avait déclaré qu’il devait être bien sur ses gardes, parce que s’il poursuivait injustement ce voiturin avec lequel on savait déjà qu’il avait eu quelque affaire, il pairait une amende énorme et peut-être n’en serait-il pas quitte pour cela. J’avoue que je me trouve malheureux d’avoir passé pas mal de tems avec des gens de cette façon et surtout par mon imprudence d’avoir pu pendant quelques jours donner de moi une idée fort fâcheuse. Mais heureusement de ce côté je n’ai rien à craindre : bien au contraire ; mon voyage m’a fait ici une réputation d’enragé : et toutes mes connaissances me disent : Mais quel courage vous fallait-il donc pour une telle entreprise ? Comme vous avez dû souffrir ! Etc. etc.

J’ai vu hier die Hochzeit des Figaro. J’ai été extrêmement content, on passe beaucoup de morceaux, mais pourtant moins que chez nous et au moins le page a un rôle intéressant. L’orchestre a été délicieux : à Naples la musique de Figaro m’avait paru un peu cuivrée ; ici, elle m’a seulement paru très harmonieuse. Les instruments à vent ont accompagné comme des anges. Chose remarquable ! On fit répéter un air à Figaro au 2d acte. L’acteur avant de recommencer s’avance humblement vers le public et lui dit qu’étant extrêmement fatigué, il le prie de lui permettre de chanter cet air seulement à demi-voix. Il chante pppp ; l’orchestre se mit si bien à l’unisson du chanteur que de ma vie je n’ai entendu quelque chose de plus ravissant. Les instruments à vent ont fait ce que je croyais jusqu’ici impossible : ils ne soufflaient qu’à moitié.

Pour m’acquitter en quelque façon avec M. le Conseiller qui m’a procuré la permission de séjourner à Vienne, je lui ai offert de donner quelques leçons à l’une de ses filles qui, par parenthèse, sont très jolies. Il a été si enchanté de cette proposition qu’il ne trouvait pas d’expression, même en allemand, pour m’en remercier. Pourtant, à vous le dire franchement, je pense que je ne resterai pas bien longtems ici ; car sans cela je n’aurais pas pu me décider à donner des leçons de piano, la chose du monde la plus fâcheuse, après celle de voyager sans passe port.

La fin du Requiem de Mozart depuis le Sanctus n’est pas de lui, mais d’un de ses-élèves favoris nommé .... Je suis retourné hier entendre encore la Vestale : on l’exécute pitoyablement. Ces messieurs les compositeurs du théâtre, coupent, taillent, changent selon leur goût lourd et pesant : ils ont gâté, selon mon idée, plusieurs beaux chœurs, de même que dans Joseph, ils ont abîmé infiniment l’ouverture en l’allongeant de 2 tiers. Je suis presque décidé à partir, car l’envie me vient tous les jours davantage d’écrire un nouvel opéra et il ne m’est pas avantageux d’en écrire un ici, parce que s’il réussissait, on ne le donnerait certainement pas en France, au lieu que si j’en fais un bon à Paris, je suis presque sûr qu’on le donnera ensuite à Vienne.

Je suis dans une extrême indécision. Veux-je partir ? Veux-je rester ? Si je pars, je quitte cette chère ville de Vienne, où vraiment je me plais beaucoup, je me prive de ces charmantes soirées que je passe au théâtre Kärthnerthor, je ne vois plus ces femmes si douces, si sensibles à la musique ! j’abandonne cette belle promenade du Prater où règne une simple gaîté et une franchise générale 0: oh ! je ne partirai pas. Si je reste ? Si je reste, j’entendrai en allemand Joconde, la Vestale, le Nouveau Seigneur de Village, Cendrillon, Joseph, Jean de Paris, Iphigénie en Tauride, etc., etc., toutes pièces de chez nous. On ne donne pas trois opéras nouveaux par an, à ce qu’on m’a assuré. Oh, je ne resterai pas.

La ville de Vienne est fort petite et c’est pour cela qu’il me semble agréable dé l’habiter ; une maison dans les faubourgs qui sont immenses peut passer pour une maison de campagne. Le Langarten est un immense jardin extrêmement beau qui est entouré par le Danube ; c’est de là que l’on voit ce fleuve dans sa grande largeur. Schonbrunn qu’habitent en ce moment Marie-Louise et son fils, est un palais impérial d’une immense étendue. Le parc est fort beau ; il y a de beaux points de vue. Si je devais vivre autre part que dans mon pays, je voudrais vivre ici. D’abord on n’a pas besoin pour faire bonne figure de dépenser beaucoup. Les coutumes des Allemands me plaisent autant que celles de l’Italie me rebuttent. Ici il n’y a pas d’orgueil, de fanfaronnade : on ne dit pas : Je demeure à tel palais, et on ne dîne pas avec de simples broccoli stracinati. On dit : J’ai un petit logement au 4° dans telle maison, et on y dîne avec abondance et gaîté. A 3 et 4 heures, on rencontre ici presque toutes les dames, même les plus élégantes, avec un petit panier à ouvrage ; à la promenade du rampart, sur chaque banc, vous voyez de jeunes et jolies demoiselles qui tricottent et rient de tout leur cœur. Parlez donc de cette manière de vivre à une Italienne ? Vous serez bien reçu. Depuis que je suis à Vienne, il a presque toujours fait vilain tems ; cependant depuis quelques jours le soleil a reparu avec un éclat extrêmement calorique. Ce beau tems pourrait bien me décider à entreprendre un long voyage, car il faut profiter de tout dans ce monde. En attendant je vais aller au théâtre où l’on donne pour changer le Nouveau Seigneur de Village et le ballet des Bayadères dont la musique est presque entièrement tirée de M. Catel. Dans ce ballet, il y a un fort joli pas, dansé sur l’air de Boieldieu : De tous les pays pour vous plaire.

Allons, je ne souperai plus au cabaret, c’est-à-dire am Bier hause, avec mes bons Allemands ; je ne déjeunerai plus à ce fameux café qu’on peut appeler le café des Émigrés ; je n’assisterai plus à cette haute et intelligible lecture du Journal de Francfort ; je ne verrai plus ce second tome de la plus jolie femme du monde dont je suis devenu amoureux depuis 15 jours. Je ne sais qui me disait, je ne sais ni où ni quand : Prenez bien garde aux ressemblances, elles vous mènent plus loin que vous ne pensez. Et là-dessus, je ne sais qui me racontait qu’un de ses amis s’était pris d’une passion subite pour une inconnue qui ressemblait à l’objet de son premier amour et que cette nouvelle passion l’avait conduit à mal ; je me moquai dans le terns de ce bon je ne sais qui, et depuis 15 jours je ne m’en moque plus : aussi il faut avouer que le portrait frappant de la plus jolie femme du monde (du moins pour moi) est quelque chose de séduisant. Si je restais ici, je suis sûr que cette ressemblance pourrait bien m’être fatale, ou peut-être avantageuse. Mais je ne puis sans danger me livrer à mes douces pensées, car il est vraisemblable que dans le courant de la semaine prochaine, j’aurai vu pour la dernière fois ce charmant objet. Je suis tous les jours plus en colère contre le théâtre. Le répertoire consiste en une dizaine de pièces qu’ils donnent et redonnent toujours ; mais calmons notre colère : trois heures sonnent, je vais voir M. Salieri.

Je viens d’entendre la première représentation de die Ehrenpforten, c’est-à-dire les Portes de l’Honneur. Que sont ces portes ? Naples, la Belle Alliance et Paris. Il est inutile de vous dire que c’est une pièce de circonstance : je n’ai pas compris grand’chose ; mais du moins j’ai vu que les Allemands sont plus honnêtes que nous, caria pièce n’a pas fait trop rire a nos dépends. La musique consiste en neuf morceaux et une ouverture. Chaque morceau a un auteur différent : l’ouverture de Hummel ; un chœur de Weber ; un air de Weigl ; un sextetto de Seyfried ; un air de Girowetz, un chœur de Händel, un chœur de Beethoven, etc., etc. Peut-être que vous allez croire que c’est une merveille : pas du tout. Ce qui m’a fait le plus de plaisir est le choeur de Händel et l’air de Girowetz ; j’oubliais l’air divin et national de Haydn qui produit un grand effet.

Si vous êtes heureux Jouissez en silence : Le bonheur fastueux Est presque l’impudence. belle pensée ! beaux vers ! de ma composition sur lesquels j’ai fait un beau canon. C’est moi qui le dis...

Mon idée de partir s’étant extraordinairement affermie dans ma tête, j’ai été de suite m’informer si l’on voulait me délivrer un passeport.

Il y a deux mois, on voulait me chasser, aujourd’hui on m’empêche de partir : c’est charmant. Pourtant, comme nos affaires de France paraissent à peu près achevées, je crois que je ne serai pas prisonnier bien longtems. C’est un charme tout particulier, depuis que j’ai quitté Naples, j’en ai éprouvé de toutes les couleurs et de toutes les façons, et encore de plus cruelles que je ne l’ai dit : mais je ne l’osais pas. J’ai été voir le Belvédère, qui renferme une belle et nombreuse collection de tableaux, le jardin, du prince Schwarzenberg qui est fort beau ; j’ai même poussé jusqu’à Baden, à 7 ou 8 lieues de Vienne, lieu renommé par ses eaux minérales. J’ai vu la source de ces eaux et les bains. Il y a à Baden un fort joli parc, et la vue du côté de la montagne est fort belle. La ville est gentille et petite. Il y a aussi un théâtre ; on y donnait ce jour-là Lodoïska de Cherubini ; c’est dommage que j’eusse déjà la voiture pour partir, j’aurais voulu entendre cet ouvrage que je n’entendrai sans doute nulle autre part. Je vais ces jours-ci travailler à mon passeport, car je ne veux certes pas voyager une seconde fois sans mes papiers en règle.

J’étais désespéré de penser à quitter Vienne, sans avoir entendu son plus bel ornement : Hummel. Il était en Voyage, et mon bonheur a voulu qu’il revînt il y a quelques jours. Je l’ai déjà entendu 4 fois. C’est le meilleur enfant du monde. Ce matin j’ai passé 3 heures avec lui à son piano. Il a préludé pendant près d’une heure et j’étais ravi : nous avons chanté toute une messe de lui. Il m’a joué un concerto manuscrit, 2 fantaisies, des variations, enfin tout ce que j’ai voulu. Je suis fâché de penser à le quitter, mais il viendra voir Paris dans un an.

M. Beethoven n’est pas de même : j’ai une lettre pour lui et je n’ose pas lui porter. Il est malheureusement sourd et farouche comme sa figure. Je l’ai vu dans une maison. Il n’a pas voulu jouer de piano et on n’a pas insisté beaucoup, parce que l’on sait qu’il ne jouerait pas pour l’empereur de Maroc quand cela ne lui convient pas. On donne ici quelquefois Fidelio, un opéra de lui que je n’ai vu qu’au piano : c’est comme toute sa musique, d’un bizarre trop étonnant. Je serais curieux de le voir au théâtre ; mais l’actrice qui le joue est en voyage et moi-même, j’espèré être bientôt en voyage aussi pour revoir mon cher et malheureux pays !

F. Hérold.

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