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« Cendrillon » ou le délicat fétichisme du pied aux Ballets de Monte-Carlo

 

Jean-Christophe MaillotJean Christophe Maillot. Photographie © Alice Blangero.

 

Monaco, 24 juillet 2015, Jean-Luc Vannier ——

Ce fut un enchantement. Du début jusqu’à la fin. « Parmi toutes les versions de Cendrillon », nous confiait notre voisin, un jeune chorégraphe américain de Seattle, « c’est celle de Jean-Christophe Maillot qui m’a le plus touché ». D’interminables ovations ont en effet accueilli, jeudi 23 juillet à la Salle Garnier, cette chorégraphie du directeur des Ballets de Monte-Carlo dont la première représentation remonte au 3 avril 1999. Sur la musique de Sergueï Prokofiev et la scénographie d’Ernest Pignon-Ernest, le travail de Jean-Christophe Maillot soutenu par les costumes de Jérôme Kaplan et les lumières de Dominique Drillot, nous offre ce que nous aimons et admirons le plus chez celui qui préside depuis vingt ans aux destinées des Ballets monégasques : l’aporie résolue d’une densité et d’une concision chorégraphiques hors du commun où les danseurs, divinités scéniques inaccessibles mais rendues « incomparablement humaines » pour plagier Ernest Renan (Vie de Jésus, 13e édition, chapitre 28, Omnibus, 1998, p. 329-337), incarnent et expriment, chair et psyché confondues, les souffrances quotidiennes de la « misère hystérique qu’ils transforment en malheur commun » (Sigmund Freud, « Sur la psychothérapie de l’hystérie », Œuvres complètes, II, PUF, 2015, p. 332). L’évitement dichotomique entre le bien et le mal ainsi que la subtile nuance des caractères facilitent les mécanismes d’identification à la plupart des protagonistes : aussi empathique que facétieuse, la fée, somptueusement interprétée par Mimoza Koike, semble une réincarnation magique de la mère pour nourrir ce travail de dépassement et d’accomplissement auprès de Cendrillon (magnifique Noélani Pantastico) et de son géniteur (Gabriele Corrado). Bordées par les Surintendants du plaisir (Alexis Oliveira et George Oliveira), la marâtre (Maude Sabourin) et ses deux filles (Gaëlle Riou et Anne-Laure Seillan) parviennent à suggérer l’opposition conflictuelle sans jamais tomber dans la caricature ni même friser l’exagération. Entouré d’une bande de joyeux lurons (Le Wang, Mikio Kato, Lucas Threefoot et Koen Havenith), digne avant de connaître les tumultueux émois du coup de foudre, le prince, rôle superbement endossé par Lucien Postlewaite, sert aussi à Jean-Christophe Maillot pour esquisser une critique à peine voilée d’une société placée sous l’empire d’une injonction à la jouissance et où l’omniprésence d’un panneau du décor sous forme de miroir déformant rappelle le délire paranoïde de l’observation.

Dans cette élaboration pétrie d’introspection personnelle, la Cendrillon de Jean-Christophe Maillot apparaît caressant avec nostalgie la robe blanche de sa défunte mère, dans un processus de deuil affectant différemment la fille et le père et que le chorégraphe a lui-même expérimenté dans Vers un pays sage en 1995 et repris en décembre 2012. Mais le véritable fil rouge de cette proposition chorégraphique se situe ailleurs et nous rappelle ce conseil, aux accents emblématiques, prodigué aux solistes du Bolchoï pour La Mégère apprivoisée : « ne dansez pas pour le public ! Racontez-vous une histoire et les voyeurs que nous sommes en jouiront ». Dans ce couple de perversion, le voyeur réclame l’assistance de l’exhibitionnisme qui s’étaye sur un fétichisme du pied subtilement évoqué par la chorégraphie: celui nu de Cendrillon plongé dans les paillettes, celui du prince « reniflé » avec vénération par ses amis flagorneurs, ceux des danseuses présentés au prince comme attirail de séduction, l’exploration fiévreuse par le prince de celui de Cendrillon à leur première rencontre, les pieds bandés et blessés des deux sœurs afin de pouvoir enfiler la pantoufle de verre, les pieds de la fée et du père qui « s’unissent » dans la scène finale. Outre l’inévitable référence symbolique au pied pour le métier de la danse — analysera-t-on jamais le rapport inconscient du danseur à son pied que l’activité chorégraphique ne cesse de meurtrir ? —, le fétichisme « podophile » renvoie au polymorphisme sexuel de la période infantile n’excluant pas le « plaisir olfactif coprophile » (Sigmund Freud, Karl Abraham, Correspondance complète, 1907-1925, NRF, Gallimard, 2006, p. 121 et 147). Les enfants comprennent bien mieux les contes de fées que les parents comme l’expérience d’une « Cendrillon » au Staatsoper de Berlin pour les « moins de 6 ans » nous l’avait enseigné. Taillée dans le plus pur diamant de la créativité « Maillot », Cendrillon doit aussi son succès à l’indiscutable performance des Ballets de Monte-Carlo : la nécessaire cohésion millimétrée des artistes n’altère jamais l’expression, toujours lumineuse, de leurs jeux individuels. Pourquoi refuser ce moment de bonheur qu’ils nous délivrent ?

Monaco, le 24 juillet 2015
Jean-Luc Vannier

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