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Une Tosca monégasque en hommage aux victimes des attentats de Paris

 

Bryn TerfelBryn Terfel (Scarpia). Photographie © Alain Hanel.

Monaco, 17 novembre 2015, par Jean-Luc Vannier ——

Lorsqu’un directeur d’opéra monte sur scène avant le début d’une première, le mélomane craint toujours l’annonce d’une défaillance lyrique. Apparaissant à côté de Patrice Cellario, Conseiller du Gouvernement de Monaco pour l’intérieur, Jean-Louis Grinda a souhaité s’adresser, lundi 16 novembre pour la première de Tosca, au public du Grimadi Forum : « Au moment où la France vient de subir une attaque aussi odieuse que lâche, la Principauté de Monaco, par la voix du Chef de l'État, SAS le Prince Albert II, a immédiatement exprimé sa solidarité et sa compassion aux autorités de la République mais aussi à l'ensemble de sa population. La représentation de ce soir a été maintenue pour que notre Art et son incomparable beauté soient notre réponse à la violence aveugle qui a indigné le monde entier ». Et d’ajouter : « Je vous invite à vous lever pour observer une minute de silence à l'issue de laquelle seront interprétés nos deux hymnes nationaux, affirmant ainsi la communauté de destin qui unit nos deux Pays ».

Fallait-il se souvenir du fait que cet opéra en 3 actes de Giacomo Puccini fut lui aussi, lors de sa création au Teatro Costanzi de Rome le 14 janvier 1900, entouré de manifestations et de menaces : quelques minutes avant le lever de rideau, on informa le chef d’orchestre, Leopoldo Mugnone, d’une alerte à la bombe et on lui donna l’ordre d’entonner l’hymne national si l’engin venait à exploser…

Marcelo Alvarez (Mario Cavaradossi), Martina Serafin (Floria Tosca)Marcelo Alvarez (Mario Cavaradossi), Martina Serafin (Floria Tosca). Photographie © Alain Hanel.

Cette tension, tout aussi perceptible lundi à l’entrée du Grimaldi Forum où — fait rarissime — étaient installés des services privés de sécurité chargés du contrôle des billets, aurait-elle influé sur le déroulement de la performance ? Toujours est-il que cette nouvelle Tosca, coproduite avec le Palau de les Arts de Valence, le Teatro Regio de Turin et le Festival Puccini de Torre del Lago, ne se sera peut-être pas déroulée comme l’aurait souhaité son metteur en scène. Jean-Louis Grinda avait pourtant déployé d’ingénieuses astuces scénographiques pour combler ce — trop — vaste plateau : il nous offre par exemple à l’acte II un palimpseste dramaturgique à la fois scénique et vocal entre la prestation de Tosca et l’interrogatoire de Mario. Ou bien encore, vers la fin du même acte, un voile de chairs licencieuses tiré comme un rideau (décors d’Isabelle Partiot-Pieri) signe la concupiscence sexuelle de Scarpia. Une part de responsabilité en incomberait-elle au personnage de Mario Cavaradossi, un peu perdu dans ses gestes et ses mouvements ? Il passe le premier et le troisième acte à arpenter la scène gigantesque de long en large comme un pauvre hère. Il affaiblit sa crédibilité – et nuit à celle de l’œuvre – dès le premier acte : le peintre et résistant congratule Cesare Angelotti avec une légèreté qui sied mal au statut de blessé et fugitif de ce dernier tout comme il semble, à l’acte III, peu concerné par les aveux de Tosca lui annonçant qu’elle vient d’assassiner Scarpia.

Après des premières mesures de la partition exécutées d’une lame orchestrale aussi tranchante que celle à venir de Floria Tosca, la direction musicale de Carlo Montanaro privilégie la beauté mélodique, les grands airs d’ensemble, indispensables pour apprécier les charmes des envolées lyriques aux sonorités favorablement rendues par l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo. Aux dépens néanmoins d’une conduite précise des solistes correctement articulée avec les chanteurs : d’où une série de décalages entre musique et paroles, audibles par le profane.

Martina Serafin (Floria Tosca), Bryn Terfel (Scarpia). Photographie © Alain Hanel.

La distribution des voix rehausse fort heureusement ces impressions. Dans le rôle-titre, la soprano autrichienne Martina Serafin nous captive par de superbes intonations suaves dans les médiums, à l’image d’une mezzo-soprano et ce, nonobstant ses notes aiguës, au timbre métallique pas toujours agréable. Ses duos amoureux avec Mario au premier et au troisième acte dépassent en qualité son « Vissi d’arte » où la colère empiète parfois sur la douleur. Le ténor argentin Marcello Alvarez emporte plus notre conviction qu’il ne suscite notre enthousiasme dans le personnage de Mario Cavaradossi malgré ses nombreux efforts pour bien projeter sa voix dans cet immense espace. Certes, de magnifiques accents empreints de majesté rendent saisissant le forte de son « Vi salverò! » à Angelotti et déchirant son « Vittoria ! Vittoria ! » à l’annonce de la victoire de Bonaparte à Marengo. S’il fait entendre un impeccable « Recondita armonia » au premier acte et plus encore un tonique « E lucevan le stelle » au troisième, le ténor argentin ne parvient toutefois pas à se hisser aux sommets lyriques qui lui assurèrent son triomphe – et d’interminables applaudissements – en février 2015 sur le Rocher dans l’interprétation de Pagliacci.

Ovationné par le public, Bryn Tefel campe, scéniquement et vocalement, un superbe baron Scarpia : dès son entrée à l’acte I, le baryton-basse gallois occupe l’espace et affirme sa présence, cynique et fulgurante de perversité. Son jeu sait exploiter le moindre objet pour y loger la puissance de sa haine tout comme il sait si bien chanter « Va, Tosca, Scarpia s’infiltrera dans ton cœur ! ». Un paroxysme de haine vocale et mimique atteint dans la scène finale de l’acte I sur fond de Te Deum. Une haine combattue jusque dans la mort par Tosca. Un symbole que l’opéra de Monte-Carlo a eu raison de mettre en exergue par ces temps incertains.

Martina Serafin (FloriaTosca). Photographie © Alain Hanel.

 

Monaco, 17 novembre 2015
Jean-Luc Vannier

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