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Don Giovanni chez lui à Prague

Prague, Národní divadlo, 9 mai 2016, par Eusebius —

Don Giovanni (Richard Šveda). Photographie © Národní divadlo

Si, depuis 1991, on peut écouter Don Giovanni toute l'année au Théâtre des marionnettes, c'est un bonheur rare de le retrouver sur la scène où il a été créé, dans la ville où il a été composé1, bonheur qu'il ne faut se refuser sous aucun prétexte.

Présidée par Vaclav Havel, en 1991 (bicentenaire de la disparition de Mozart), la réouverture du Théâtre des États est dans les mémoires2, après une rénovation exemplaire, avec un Don Giovanni dirigé par Charles Mackerras. Dans une acoustique proche de l'idéal, nous découvrons ce soir la production de SKUTR3, de 2002, reprise ici régulièrement, mais toujours moderne. Trois panneaux, mobiles, délimitent l'espace scénique. Leur surface parfaitement plane laisse à peine deviner les volets carrés, sur plusieurs niveaux, qui permettront entrées et sorties, mais aussi apparitions et éclairages renouvelés. L'air du catalogue voit s'ouvrir chacun des volets, révélant en pleine lumière les nombreuses conquêtes du séducteur.

Les couleurs semblent réservées aux éclairages, judicieux, bienvenus, car les costumes, librement adaptés du xviiie siècle, sombres pour les hommes, les femmes habillées de blanc, nacré ou écru, ne se distinguent que par des détails. Ainsi les talons rouges de Donna Anna, la culotte rouge de Zerline, ainsi les gilets de Don Giovanni et de Leporello. Les accessoires sont réduits au minimum : deux kiosques-serres, quelques sièges, quelques arbustes, c'est tout. Sans oublier ces tulipes noires, en bouquets, dangereux javelots, en herses qui accompagnent le déroulement de l'action (remarquable dans le « La ci darem  la mano »). Visuellement, la réussite est manifeste : les ombres chinoises en fond de scène avec les protagonistes en pleine lumière, le rythme musical figuré par les chorégraphies, l'invention se renouvelle, toujours servante de l'action dramatique. Cette mise en scène associe de façon régulière des danseurs, et ce dès l'ouverture, jouée de façon bien conventionnelle, où Don Giovanni se substitue à l'un d'eux, avec la complicité de Leporello, pour séduire une jeune femme. Passée la surprise, l'idée paraît bienvenue. Le rideau tombe après que le Commandeur ait entraîné son assassin. C'est la version viennoise (sans le finale « Questo è il fin »), dramatiquement plus forte, qui a été retenue.

Donna Elvira (Lucie Hájková). Photographie © Národní divadlo

Vocalement, la distribution, totalement tchèque, ne comporte aucune faiblesse et réserve de belles surprises. Don Giovanni (Richard Šveda) et Leporello (František Zahradníček), jumeaux, se distinguent essentiellement par la couleur de leur perruque, respectivement blonde et brune. Ils sont vocalement aussi semblables que leurs personnages : de belles voix, sonores, bien timbrées, conduisant les récitatifs avec une vie indéniable, et rayonnant dans les airs et ensembles. C'est l'Ottavio de Richard Samek qui est la révélation : on pense tout de suite à Josef Réti, excusez du peu. « Il mio tesoro » est admirable. La voix est claire et riche dans tous les registres, d'une émission aisée, d'une expression naturelle, juste, qui donne une consistance rare au personnage. L'Elvira de Lucie Hájková garde sa fraîcheur malgré sa passion dévorante. Si les graves manquent  parfois de chair, l'expression vocale est convaincante : son second air, « Ah fuggi il traditor », est particulièrement émouvant. Le Commandeur, Pavel Vancura, a la voix sonore, longue, et ses interventions sont appréciées. Zerline, ici séductrice, remplit bien son contrat, la voix est fraîche, colorée, mais manque de piquant. Les ensembles et finales de chacun des actes sont remarquables d'équilibre et de cohésion, le trio des masques tout particulièrement. Les chœurs sont efficaces et évidemment rodés à l'exercice.

Leporello (František Zahradníček), Zerline (Jana Sibera), Don Giovanni (Richard Šveda). Photographie © Národní divadlo

La direction de Jan Chalupecký est attentive au chant — c'est bien le moins que l'on puisse en attendre — ménageant toujours les équilibres entre la fosse et la scène. Cependant, son engagement mesuré surprend : l'orchestre, d'un son très rond, fondu, manque de couleur, d'acidité, de force4. Chaque instrument semble modeler son émission sur celle du groupe. Les tempi sont le plus souvent sages, les oppositions et les contrastes modérés. Usure de la production, lassitude du chef et des musiciens, conséquence d'une forme d'autarcie musicale ? On peine à comprendre, tant les cordes, la clarinette, le piano-forte se révèlent excellents, par exemple. Les trois petits groupes de musiciens conviés à animer le bal (menuet, contredanse et danse allemande) restent en fosse, et la combinaison extraordinaire qu'en fait Mozart est gommée. Dommage.

Une soirée mémorable d'abord par son cadre, par sa mise en scène inventive et belle, par la qualité de la distribution, mais altérée par une direction scolaire, conventionnelle, sans âme5.

Eusebius
13 mai 2016

1.Chez ses amis Franz Xaver et Josefine Dussek, à la villa Bertramka, outrageusement oubliée, abandonnée par les autorités chargées du patrimoine, du tourisme, de la musique aussi. Cf. mon appel, publié par Musicologie (Vraiment, c'est Mozart qu'on assassine ?)

2. Le nom du metteur en scène est oublié.

3. Association de deux metteurs en scène : Martin Kukučka  et Lukáš Trpišovský (tous deux nés en 1979).  La distribution vocale, triple, voire quadruple, confirme la présence permanente de l'ouvrage au répertoire.

4. Instruments modernes, certes — sauf le piano-forte —, mais dont les timbres semblent pauvres au regard de ce à quoi nous ont familiarisé tant de versions récentes, question de jeu, de parti-pris esthétique plus que d'instrument pensons-nous.

5. Adam Plachetka dans le rôle-titre le donnera avec un ensemble baroque en juillet prochain, à Znojmo, non loin de Prague. La comparaison mériterait d'être faite.

 

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