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L'invitation à la danse des pianistes duettistes Christiane Baume-Sangland et Dana Ciocardie

Invitation à la danse, Christiane Baume-Sangland et Dana Ciocardie, piano à quatres mains. Œuvres de Grieg, Huber, Winkelman, Bruch. Claves 2015 (CLAVES 1501).

Enregistré au Studio Ansermet, Genève, du 4 au 7 janvier 2015.

26 février 2016 par Flore Estang ——

Qui a déjà écouté des pièces d'Hans Huber (1852-1921) ou d'Helena Winkelman (née en 1974) ? Faire connaître les œuvres de ces compositeurs est l'une des qualités de ce CD. Les deux interprètes ont choisi de présenter un répertoire balayant l'époque romantique (Grieg, l'ultime valse du CD possède des accents rappelant le fameux concerto pour piano du compositeur), post-romantique (Huber et Bruch) et contemporaine (Winkelman).  Faisant succéder les titres dans une construction symétrique, les œuvres d'Huber, Winkelman et Bruch (1838-1920) sont encadrées par de savoureuses danses d'Edvard Grieg (1843-1907). Les Danses norvégiennes initiales et les Valses-Caprices concluant le CD font redécouvrir des merveilles de miniatures musicales.

L'auteur du livret évoque abondamment les concepts d'Isadora Duncan libérant la danse de ses carcans, mais la musique, elle-même très cadrée, entre pulsation, harmonie et rythme, se suffit à elle-même, et ce répertoire n'est pas composé pour être dansé. Les mouvements lents provoquent, au contraire, une impulsion méditative propice à la rêverie et la contemplation. Développé à l'époque romantique avec l'instrument à clavier, le répertoire pour piano à quatre mains connut son époque de gloire dans les salons européens, en particulier pour accéder aux œuvres symphoniques, transcrites pour être interprétées « à la maison », en attendant de les entendre au concert. Lorsque les pièces sont directement composées pour l'instrument à quatre mains, celui-ci inspire les compositeurs eux-mêmes pianistes de manière particulière. Souvent, ils composent « au piano », plaçant les mains sur les accords, vérifiant que la mélodie inventée « sonne » bien sur le clavier. La première Danse norvégienne d'Edvard Grieg est un modèle du genre, faisant succéder différents moments musicaux à l'instar des « collages » futurs de Stravinsky ou Poulenc. Les dissonances même sont proches de celles de pièces du futur groupe des six au clavier. Même Satie a dû entendre ces constructions d'apparence simple (deux notes alternent régulièrement à la basse) dont les développements atteignent parfois un grand lyrisme.

Dans l'Allegretto molto, quatrième mouvement des Danses norvégiennes de Grieg, la partie centrale, plus calme et mélancolique, est encadrée par un mouvement énergique et joyeux qui se répète symétriquement de part et d'autre de la mélodie centrale. D'abord lentes et mystérieuses, de mode mineur harmonique, telles l'incipit d'un étrange prélude « alla Chopin », les premières mesures de l'Allegretto introduisent un mouvement vif et enjoué, majeur et coloré de nombreuses modulations et marches harmoniques, et ponctué d'accords énergiques. La partie lente qui suit est délicieusement mélancolique, syncopée et voluptueuse, telle que Grieg put en concevoir dans Peer Gynt, danse d'inspiration orientale, modulante, empruntant ses caractéristiques harmoniques à Borodine (Danses polovtsiennes) et à Saint-Saens (Carnaval des animaux) avec certains « frottements » sensuels. Le retour à la partie rapide initiale est d'autant plus dynamique, par contraste, et termine l'ensemble des Danses norvégiennes opus 35 en apothéose colorée. Reprise intégralement, la partie A est cependant jouée différemment, puisque suivant le drame et la mélancolie. La coda enchaîne la mélancolie rêveuse de quelques notes jouées pianissimo à l'exultation de la cadence parfaite finale.

Étonnantes de poésie et de subtilité, les Danses du Lac de Lucerne d'Hans Huber alternent un tempo échevelé et une mélancolie subtile dans une écriture raffinée (en particulier dans la IV « Rasch » et la IX ternaire, « Nicht zu schnell »). La V « Flott » surprend par ses dissonances contrastées avec le développement très romantique qui suit. Les harmonies sont savoureuses, rappelant parfois de loin Johann Strauss père et fils (VII, « Nicht zu schnell), le rythme surprenant avec les contretemps marqués « alla Polka » (VIII, « Anmutig »).

« Créées en Suisse lors du Festival international Piano à Saint-Ursanne en 2013 par les deux interprètes de ce CD » (livret p. 5), les Danses suisses d'Helena Winkelman étonnent d'abord, fascinent ensuite, par la construction remarquable qui donne sens au matériau musical et à sa poésie. L'auteur du livret du CD évoque « les étonnantes sensations de vertige perfusées par notre époque post-moderne ». Potentiellement inspirée par Kurt Weill, la Marche des maraudeurs (plage 15) associe une pulsation lourde et binaire des basses à des dissonances par superposition de mélodies en polytonalité. Le rythme est enlevé, et mis en valeur par une petite percussion (caisse claire sans timbre ?). La partie syncopée centrale évoque une musique de film tendue et oppressante, vers un ultime crescendo violent.

La Valse hypnotique qui suit (plage 16) tourne autour d'une note unique, joue sur la répétition, les différents timbres associés aux hauteurs différentes, dans les extrêmes de la tessiture de l'instrument. Le mi immuable et répétitif est enlacé par une ronde lente d'intervalles tendus (septièmes ou demi-tons) et un crescendo associé à une augmentation de densité progressive transforme en cluster la pâte sonore avant de disparaître progressivement. Et le mi revient, à nouveau entouré amicalement, semble-t-il, de ses amies les autres notes. Cette pièce peut figurer les pas d'un petit enfant, soutenu, entouré par des parents ou amis compréhensifs, mais parfois se fâchant, les dissonances exprimant les désaccords des multiples personnages. Ce peuvent être également les planètes, la petite note timide figurant la terre, minuscule entité dans le monde cosmique, et les crescendos expressifs les mouvements planétaires à plus grande échelle, y compris les heurts avec les comètes ou autres cataclysmes. La structure relativement simple de la pièce (une note répétée sert d'ossature) et son harmonie dissonante, sans aucun repère ni référence pour l'oreille tonale européenne, permet une richesse d'interprétations et un imaginaire propice à faire travailler enfants et adultes sur la visualisation et l'expression musicale. L'auteur du livret du CD évoque « un nuage éthéré [qui] se condense irrémédiablement en un seul magma d'agrégats vibratoires ». La musique, certes, n'exprime qu'elle-même, mais elle permet de faciliter les liaisons entre l'auditeur et ses propres représentations. Les pièces d'Helene Winkelman sont propices à ce travail créatif, aidées par l'interprétation très fine des deux pianistes.

La Polka psychédélique qui conclut la trilogie (plage 17) peut paraître d'abord inspirée par les lois du hasard, en matière d'accords plaqués, mais la construction rigoureuse apparaît rapidement avec l'entrée de motifs mélodico-rythmiques. D'abord mélodiques, les motifs chantables (la polytonalité sert à nouveau de support harmonique) évoluent vers des motifs plus rythmiques et volubiles. Au centre de la « pyramide », le piano n'est point « préparé », mais utilisé par l'une des pianistes comme instruments à cordes frottées, la main, directement sous le couvercle, raclant les cordes et produisant un timbre percussif étrange et grinçant. La coda de cette pièce, avec ses notes répétées dans l'aigu et les motifs mélodiques simples et chantants, citations de mélodies célèbres, rappelle les principes de construction de l'ensemble des trois pièces.

Pour le grand bonheur des mélomanes, nous redécouvrons grâce aux deux musiciennes les magnifiques Danses suédoises de Max Bruch (en particulier la sixième danse « Langsam mit ausdruck », la septième « Lebhaft » et ses ornements nostalgiques du baroque, la onzième « Sehr mässig » et son écriture en imitation, la délicate douzième « Langsam, nicht schleppend » avec son écriture des basses et de l'harmonie rappelant Schumann). Parfois dotées d'un caractère militaire dans la pulsation et l'harmonie, les pièces plus rapides sont moins riches  et originales.

L'esprit des musiques interprétées est juste, avec beaucoup d'expression sans tomber dans un pathos excessif. On aimerait parfois que la pulsation soit encore plus synchronisée entre les deux partenaires pianistes, en particulier dans les tempi rapides. Dans les mouvements lents (pulsation des basses à gauche, mélodie à droite) plus libres, la mélodie « accompagnée » se pose délicatement sur la pulsation de la basse. Par un travail approfondi sur  la « couleur » de leurs interprétations, le duo Christiane Baume-Sanglard / Dana Ciocarlie varie le toucher, la dynamique et même le timbre en fonction du répertoire.

Dans les premières Danses suédoises, opus 63 de Max Bruch, malgré la virtuosité et la musicalité des deux interprètes, on note une décalage de pulsation entre les pianistes (en particulier dans les nuances pianissimo), ou dû à la prise de son un peu trop près de l'instrument. Même les forte bien rythmés semblent ne pas être joués avec la même énergie, le même toucher. La partie basse est parfois « à la traîne ». Dans les dernières danses de Bruch, les différences de dynamiques sont moins sensibles.  L'ultime pièce « Sehr mässig » est jouée avec la même énergie de part et d'autre tandis que les œuvres d'Helena Winkelman sont jouées avec une simultanéité rythmique exemplaire et une couleur générale plus claire, un toucher plus incisif. La clarté de l'instrument est davantage mise en valeur par les pièces contemporaines. Les deux pianistes alternant dans leurs rôles « droite-gauche », la disposition pour les œuvres de Winkelman convient peut-être davantage à l'équilibre acoustique de leur tandem.

Nonobstant ce réglage à opérer entre interprètes ou dans la prise de son de certaines pièces, le travail sur ce répertoire rare est magnifique et la richesse et la variété des pièces confondantes.

 

Flore Estang
26 février 2016

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