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Mikhaïl Tatarnikov et Le Joueur de Prokofiev… à la folie à l'opéra de Monte-Carlo

 

Le Joueur, opéra de Monte-Carlo. Photographie © Alain Hanel.

 

Monaco, 20 mars 2016, par Jean-Luc Vannier ——

 

Pour le 150e anniversaire de la première représentation lyrique au casino de Monte-Carlo, Jean-Louis Grinda s'est aventuré hors des sentiers battus. Bien lui en a pris : le directeur de l'Établissement monégasque proposait, vendredi 18 mars pour la première fois sur le Rocher et dans une nouvelle production, Le Joueur, opéra en quatre actes et six tableaux de Sergueï Prokofiev. Tiré du roman de Fiodor Dostoïevski de 1866, le livret rédigé à partir de 1915 par le compositeur russe subit les vicissitudes de l'histoire : cette peinture caricaturale d'aristocrates russes en pleine décrépitude et dont l'orchestration est achevée en janvier 1917, sera finalement créée, dans une version largement remaniée, au Théâtre royal de la Monnaie de Bruxelles le 29 avril 1929. Il faudra même attendre 1963, dix ans après la disparition de Staline et de Prokofiev, pour entendre une version radiodiffusée et 1974, pour voir cette œuvre inscrite au répertoire du Théâtre Bolchoï de Moscou.

Ewa Podles (Baboulenka). Photographie © Alain Hanel.

Soucieux de renouveler en profondeur la dramaturgie de l'opéra russe — « je crois que l'habitude d'écrire des opéras sur des textes en vers est une convention totalement absurde  » écrira Prokofiev —, partisan en outre d'un ouvrage construit sur un continuum de l'intrigue, l'auteur de L'Amour des trois oranges  nous emporte dans un tourbillon impétueux de personnages qui vacillent —  financièrement et socialement — à mesure que l'action progresse : une galerie d'humains, cyniques et pitoyables, dont la dépendance obsessionnelle au jeu et la soumission à leur analité psychique avec l'argent n'ont d'égal que la mécanique giratoire de la roulette. L'orchestration est à l'image des personnages : obscurément dense, tragiquement heurtée, tranchante lorsque l'impitoyable destin s'abat sur l'un d'entre eux, plus mélodique lorsqu'Alexeï évoque sa passion pour Polina comme en témoigne un douloureux mais puissant fortissimo sur « может жениться » (il peut se marier) à l'acte I. Au travers du monologue introspectif du héros, une tradition à laquelle le compositeur russe succombe encore, la partition nous immerge dans une confusion hystérique des enjeux et des êtres qui les portent. Une confusion annonciatrice de leur folie : « Мне от вас рабство – наслаждение » (être votre esclave est une jouissance) énonce fièrement Alexeï à Polina. Une folie qui l'amènera à se mesurer, dans un étourdissant acte IV signé Jean-Louis Grinda, au fatum de la table de roulette : « Стоит на этой ставке вся моя жизнь » (toute ma vie est sur cette mise, acte IV)).

Micha Didyk (Alexeï). Photographie © Alain Hanel.

Les agencements scéniques du metteur en scène, dont il convient de saluer l'adéquation à l'enivrante démesure des personnages, ainsi que les décors de Rudy Saboughi, les costumes de Jorge Jara et les lumières de Laurent Castaingt nous projettent instantanément au cœur du drame. La direction musicale est, quant à elle, littéralement magistrale : vivement salué à son arrivée dans la fosse par les musiciens de l'orchestre philharmonique de Monte-Carlo qui, en privé, ne tarissaient pas d'éloges sur les qualités pédagogiques du maestro, Mikhaïl Tatarnikov nous restitue avec un rare éclat les exigences affûtées d'une partition tant redoutée par les instrumentistes. Le rythme, pourtant effréné, ne faiblit pas et, nonobstant la profusion délirante des sonorités, jamais un pupitre, voire un soliste ne semble lésé dans son travail. Par surcroît, ce jeune diplômé du Conservatoire Rimski-Korsakov qui est aussi le directeur musical et chef principal du Théâtre Mikhaïlovski de Saint-Pétersbourg, guide avec une précision nourrie de souplesse, les multiples chanteurs et les chœurs (Stefano Visconti) sur le plateau. Rien d'étonnant au fait que, de Berlin à San Francisco, les grandes scènes internationales se l'arrachent.

Oksana Dyka (Polina), Ewa Podles (Baboulenka) et Micha Didyk (Alexeï) Photographie © Alain Hanel.

Tout aussi impressionnante, la distribution ne laisse, elle non plus, rien passer : dans le rôle principal d'Alexeï, le ténor Micha Didyk, qui nous avait déjà « scotché » dans le Lady Macbeth de Mtsensk donné à Monaco l'année passée,  incarne sans  faillir et avec une aisance scénique déconcertante, ce joueur miné par l'assuétude et dont la chance le dispute à l'aliénation « Такое счастье дается только безумным » (une telle chance n'arrive qu'au fou, acte IV). Brillantissime, lumineux, son chant sait alterner l'élégance du style et la violente exacerbation de ses angoisses.

Tous les autres artistes lyriques lui donnent une réplique avec une discipline et des capacités vocales identiques : ainsi la basse russe Dmitri Oulianov (Le Général) mais aussi la soprano ukrainienne Oksana Dyka, déjà entendue dans le rôle de Margherita du Mefistofele monégasque en novembre 2011, et qui incarne Polina dont les aigus robustes mais suffisamment envoutants piègent l'amant naïf « я даром не беру » (je ne prends pas l'argent pour rien). Ou bien encore, le ténor Oleg Balachov (Le marquis), le baryton Boris Pinkhassovitch (Mister Astley), la mezzo-soprano Ekaterina Sergueïeva (Blanche et Olga dans l'inoubliable Eugène Onéguine à Monte-Carlo), le ténor Aleksandr Kravets (Le Prince Nilski et le Balourd miteux dans Lady Macbeth de Mtsensk déjà cité), la basse Grigori Soloviov (Le Baron Wurmerhelm mais aussi un policier dans Lady Macbeth de Mtsensk et Jim Larkens dans La Fanciulla del West sur le Rocher en novembre 2012), le baryton Bernard Imbert (Potapytch et le Commandant Henry dans le Dreyfus de Michel Legrand à l'opéra de Nice), la basse Alexander Teliga (Le Directeur et le Pope dans Lady Macbeth de Mtsensk) et, enfin, la basse Aleksander Bezroukov (Le grand Anglais) dont nous avions salué la prometteuse intervention lors du gala de l'Académie de l'opéra de Monte-Carlo en octobre 2015). Nous distinguerons spécialement dans cette longue liste, la performance, débordante de truculence et ô combien vocalement fascinante, d'Ewa Podles dans le rôle charnière de Baboulenka. La mezzo-soprano jongle, roucoule même ses aigus comme ses graves avec un esthétisme qui ne perd en rien de sa consistance : tout simplement époustouflant ! Une épithète qui sied à l'ensemble de cette production.

Oksana Dyka (Polina) et Micha Didyk (Alexeï). Photographie © Alain Hanel.

 

Monaco, le 20 mars 2016
Jean-Luc Vannier

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