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Stokowski et Schönberg transcripteurs : l'Orchestre symphonique de Porto sous la direction de Brad Lubman

Orquestra Sinfónica do Porto Casa da Música.Orquestra Sinfónica do Porto Casa da Música. Photographie Casa da Música Porto.

Porto, Casa da Musica, 24 septembre 2016, par Eusebius ——

Qui ne connait Fantasia, que Walt Disney sortit en 1940 ? Qui ne se souvient de cette formidable toccata et fugue en mineur confiées à l’orchestre de Philadelphie, flamboyant, de Leopold Stokowski ? Le spectacle quasi pyrotechnique était au rendez-vous et ses détracteurs, s’érigeant en gardiens du temple, furent nombreux qui n’en retinrent que l’infidélité et le caractère populaire. Ce monument a quelque peu occulté les nombreuses transcriptions que commit le maître, et les abondants enregistrements qu’il réalisa durant une très longue carrière1.

La première partie du concert est dédiée à Bach, dont quelques décennies d’interprétations « historiquement documentées » nous ont fait oublier la portée universelle et intemporelle. Transcrits par Stokowski, la fantaisie et fugue en sol mineur, pour orgue, BWV 54, relève de la même esthétique que Fantasia. La fantaisie, enfiévrée, hyper-romantique, nous livre un Bach, version péplum en technicolor, avec ses déferlements, avec sa texture à l’épaisseur expressionniste. La fugue est ciselée, une exposition très lisible par les cordes, puis les bois enfin les cuivres pour un développement tellurique. Le prélude BWV 869 est tout en retenue, élégant et lyrique sans effusion grandiloquente — ouf ! — et fait penser à ce que Gulda nous donnait au piano.

Orquestra Sinfónica do Porto Casa da Música et Brad Lubman. Photographie Casa da Música Porto.

Changement de transcripteur, de Schönberg2 l’impressionnant prélude et fugue en mi♭majeur qui ferme le Clavierübung III, BWV 552. Le plus long des préludes d’orgue de Bach, l’un des plus riches aussi, suivi de sa monumentale triple fugue, en trois sections, offre ici matière à une orchestration quasi néo-classique, très fidèle à l’esprit de Bach, même si l’illustration du symbole de la Trinité semble reléguée au second plan.  Dépourvu de lourdeur et d’emphase, toujours animé, le prélude est remarquable. L’exposé du sujet de la première des trois fugues est confié aux clarinettes, délicieuses (on pense aux trios pour cors de basset de Mozart) avant que les violoncelles suivis des cordes, puis des cuivres, nous entraînent dans leurs cours. L’orchestre s’y montre sous son meilleur jour, avec des pupitres très homogènes, des solistes de grande qualité.

Le programme nous propose enfin la transcription par Schönberg du premier quatuor avec piano, en sol mineur, de Brahms, réalisée aux États-Unis en 1937 à la demande d’Otto Klemperer. L’orchestre monumental de la première partie est allégé de la moitié de ses vents, de la harpe, du célesta et n’est pas très différent de celui requis pour les symphonies. Cette dimension, dont les couleurs brahmsiennes sont le plus souvent préservées, fait fréquemment oublier la version originale. De l’Allegro initial, retenons l’esprit, servi par les superbes phrasés des cordes et les quatre cors en particulier. L’Intermezzo, allant toujours élégant, est l’occasion pour les bois de briller de tous leurs feux, dans un ensemble parfait.  La plus belle réussite de la transcription se réalise  dans l’Andante con moto, où l’esprit des deux ouvertures est bien présent. Par contre, le Rondo alla zingarese, débridé, bel exercice de virtuosité orchestrale, pâtit des outrances où Schönberg rejoint singulièrement Stokowski dans ce qu’il a de plus boursouflé. Les oppositions sont très accusées, la trame épaisse, avec des cuivres  emphatiques. L’humour, la légèreté sont devenus  un rire parfois gras, appuyé, à la limite de la vulgarité. L’esprit n’est plus là, et on se prend à regretter la version originale.

Orquestra Sinfónica do Porto Casa da Música et Brad Lubman. Photographie Casa da Música Porto.

Brad Lubman est rarement entendu en France, malgré son expérience, son engagement essentiel pour la musique de notre temps3 et ses enregistrements. Nous le découvrons ce soir à la tête de l’Orchestre symphonique de Porto4. Il dirige mains nues. Le geste est ample, expressif et clair. Il impose avec bonheur les accents, les phrasés et ménage les équilibres. Il obtient le meilleur de chacun et de tous, sachant faire chanter et respirer, conduire les progressions d’un orchestre au mieux de sa forme.

La salle principale de la Casa da Musica est l’écrin idéal pour cette musique : sa qualité acoustique est remarquable, l’architecture audacieuse et le cadre visuel participent à notre satisfaction. Une belle soirée.

Eusebius
25 septembre 2016

1. deux coffrets en rendent compte. Un de 10 CD, édité par EMI en 2009, et un autre de 14, de 2012, publié par RCA.

2. impressionnant transcripteur, puisque qu’il nous lègue 16 numéros relevant de ce genre, de Bach à Busoli et Mahler, en passant par Johann Strauss.

2. renommé pour ses  créations contemporaines (Steve Reich, Lachenmann, Gérard Pesson, entre autres)

3. bientôt septuagénaire, alerte et fringant, il aligne ce soir ses 94 musiciens permanents.

 

Eusebius, eusebius@musicologie.org, ses derniers articles : Sacrée musique que cette musique sacrée !1 : La Petite messe solennelle de RossiniCommémorations de 2017, il n'y a pas que Monteverdi…Les oubliés du Grand siècle, avec Les MeslangesL'opéra autrement, avec Rigoletto à SanxayLes Musicales de Châteauneuf s’ouvrent magistralement avec Juliette MazerandAntoine-Esprit Blanchard : la révélation d'un sous-maître — Sonya Yoncheva, merveilleuse Iris candide et solairePlus sur Eusebius.

 

 

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bouquetin

Mercredi 28 Septembre, 2016 1:55