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Don Giovanni à Vincennes : une immense déception

 

Vincennes, 28 juin 2014, par Flore Estang ——

« Opéra en plein air » est devenu une entreprise très médiatisée et on a pu savourer de magnifiques mises en scènes les années précédentes (voir notre article sur La Flûte enchantée), avec des interprètes vraiment excellents. Avec brio, la troupe a enthousiasmé à nouveau le public ce soir, avec, en particulier, le timbre chaud et rond de Zerline (Albane Carrère), la voix slave impressionnante du Commandeur (Nika Guliashvili), la partie vocale impeccable du rôle titre (Marc Scoffoni) et la présence vocale et scénique d'Elvira (Sabine Revault d'Allones), très convaincante dans ce rôle énergique et émouvant. Mais la mise en scène de Patrick Poivre d'Arvor et Manon Savary ne les a pas aidés, doux euphémisme.

Dès l'entrée dans le cadre magique du Château de Vincennes, de hideux cyprès, en plastique verdâtre dégoulinant, décorent le plateau peint en noir, sur lequel une pergola est décorée d'une fausse horloge aux aiguilles dorées (horloge qui disparaît au cours du spectacle, on ne sait pas pourquoi). Autant le décor de l'année dernière pour la Flûte, était réfléchi, symbolisé, autant le vide sidéral de toute signification est présenté d'emblée dans une absence de concept et d'inspiration que confirmeront des gestes d'acteurs sans présence, sans intention. Le pauvre Ottavio, vêtu de rose, avance et recule, ne sachant quoi faire de ses membres, ni même de son regard, pendant l'air d'Anna. De même Masetto, dont on peut penser que la gaucherie sied à son personnage, excepté que cette absence d'intention dans les mouvements des acteurs est généralisée à l'ensemble du plateau, présentant, avec un panel de chanteurs de qualité, une mise en scène de patronage. Les déplacements sont si peu pensés que Donna Anna (Clémence Barrabé), au milieu de ses vocalises virtuoses, manque de tomber dans l'escalier.

Don giovanniOpéra en plein air. Don Giovanni. Photographie © Didier Cousin.

La page de PPD, dans le programme, ne convainc pas davantage, le séducteur mythique étant présenté comme  « brillant » et « physique ». Le « metteur en scène » a beau invoquer son intention de figurer « la course du temps », rien, dans cette représentation, ne s'y rapporte, et encore moins le livret, d'ailleurs, ni la pièce de Molière. Toute la complexité du personnage est gommée par l'intervention vulgaire de danseuses qui occupent le plateau de leurs évolutions, se meuvent lascivement autour d'un Don Juan planté au milieu de son harem, derrière un voile dans la pergola, comme d'ailleurs la statue du commandeur, transformé pour l'occasion en une sorte de pacha en robe de chambre rouge.

Pour l'Air du catalogue de Leporello, un vague souvenir de la version cinématographique de Losey montre le contenu de deux gros volumes tiré par des ficelles par deux personnages féminins muets omniprésents, vêtus de noir, qui occupent le plateau par de multiples gestes, du début à la fin de la représentation. Le sens échappe, les intentions semblent inexistantes. Pendant la Cavatine de Don Giovanni, une sorte de bimbo exécute, en ombre chinoise derrière un voile blanc, un strip-tease des plus subjectifs, focalisant l'attention des spectateurs sur ses minauderies, malgré l'air du soliste si bien interprété. Toute la première partie du grand air d'Elvira (Mi tradi…) est interprété dans le noir. Le public a le son et non l'image, dans une absence d'intention expressive affligeante. Pourtant, quelques jolies idées auraient pu être exploitées avec bonheur, comme le plateau tournant, quand Elvira est cernée par les pages du Catalogue, ou bien les deux niveaux du plateau, quand le commandeur, statique, fait expirer Don Giovanni à distance, celui-ci s'écroulant sur la table des convives.

don giovanniOpéra en plein air. Don Giovanni. Photographie © Didier Cousin.

Avis aux oreilles sensibles : ne jamais s'installer sur des places d'orchestre dans une représentation en plein air ! De gigantesques hauts-parleurs déversent un son hideux, métallique et agressif, qui ne restitue qu'une piètre ressemblance avec les timbres chauds des cordes attendus dans la célèbre ouverture. La chef (Debora Waldman), efficace mais raide, demande peu de pianissimi à un orchestre massif et lourd, à qui manquent certainement quelques répétitions pour la mise en place et les nuances. Même les rares moments solistes des instruments, comme dans l'air de Zerline, Batti, batti, ne sont pas en place.

A l'entracte, le public qui se rue vers les coupes revigorantes, exprime son mécontentement sans nuances, lui non plus. On peut se demander comment on peut encore, de nos jours, imposer aux spectateurs passionnés d'art lyrique une représentation aussi médiocre quand le souvenir de Chéreau est encore vivace, et que de multiples mises en scène d'opéra ont enchanté par leurs inventions et la force suprême de l'idée, de la réflexion profonde, face à une oeuvre aussi riche et complexe.

Flore Estang
Vincennes, 28 juin 2014

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Références / musicologie.org 2014

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Vendredi 4 Juillet, 2014 16:10

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