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« Der fliegende Holländer » débarque triomphalement à l'Opéra de Marseille

 

Kurt Rydl (Daland), Avi Klemberg (Steuermann) et Samuel Youn (Le Hollandais). Photographie © Christian Dresse.

Marseille, 22 avril 2015, par Jean-Luc Vannier ——

Bayreuth sur la Cannebière. D'authentiques voix wagnériennes dans le vieux port. Il n'en fallait pas davantage pour susciter un légitime enthousiasme à la première, mardi 21 avril à l'Opéra de Marseille, d'un Der fliegende Holländer d'une exceptionnelle qualité. Certes, lors de la présentation à la presse, quelques heures auparavant, de la saison lyrique 2015-2016, le directeur de l'établissement de la rue Molière, Maurice Xiberras, savourait déjà son plaisir — et anticipait le nôtre — en égrenant une distribution de haut vol avec l'arrivée in extremis du baryton-basse Samuel Youn : celui-là même qui dut renoncer pour des raisons de santé à la Tragédie Florentine donnée récemment à Monaco. Dans cette coproduction avec les Chorégies d'Orange de cet opéra en 3 actes de Richard Wagner créé à Dresde le 2 janvier 1843 et joué la dernière fois à Marseille en 2004, la mise en scène de Charles Roubaud, pourtant attachée à cette « condition de spectre et d'éternel errant » du Hollandais dont la rédemption repose sur l'amour fidèle et absolu d'une femme, suscite de nombreuses réserves. L'omniprésence de l'épave sur le plateau, malgré des jeux de lumières suggestifs de Marc Delamézière, prive les chanteurs bloqués à l'avant-scène d'un espace nécessaire où se mouvoir. Elle fait surtout passer à la trappe l'atmosphère feutrée des fileuses ou l'intimisme du duo entre le Hollandais et Senta à l'acte II.  Si les ombres spectrales des marins projetées sur la proue du navire passent malgré l'horreur des voix enregistrées,  la squelettique guirlande de lampions illumine bien tristement la fête des matelots sur le quai. Nettement plus contestable est l'interprétation de la scène finale par celui qui était destiné à une carrière dans la publicité : là où Senta doit s'élancer vers la mort pour rejoindre son époux et briser la malédiction qui pèse sur ce dernier, Charles Roubaud contredit l'intention du livret en figeant l'héroïne qui semble succomber à une mauvaise chute. Nous sommes loin d'une version délibérément centrée sur la psychologie intérieure, la  Schwärmerei d'une Senta schizophrène, sans doute discutable mais plus cohérente et très soignée de Mara Kurotschka au Staatsoper de Berlin en mai 2013.

Marie Ange Todorovitch (Marie) et Ricarda Merbeth (Senta). Photographie © Christian Dresse.

Fort heureusement, l'impeccable direction musicale de Lawrence Foster sur l'orchestre et les chœurs — somptueux — de l'Opéra de Marseille nous ravit dès l'ouverture : tempi de caractère, parfait équilibre des pupitres sans hypertrophie massive des leitmotivs, de très belles nuances dans la mélodie de Senta, autant de prouesses qui méritaient une première salve d'applaudissements. Les voix nous réservaient ensuite d'admirables surprises. Nous ne tarirons pas d'éloges sur le baryton-basse Samuel Youn déjà entendu dans Simon Boccanegra à l'Opéra de Nice. Acclamé pour sa performance dans ce rôle-titre au Festival de Bayreuth en 2012 — il y est de nouveau invité en 2015 pour le même rôle — le chanteur d'origine coréenne nous impressionne en premier lieu par l'ampleur d'une tessiture où sa voix, dont la puissance de projection n'a d'égale que l'élégance de la diction, jamais ne faiblit quel que puisse être le registre usité.  Il nous scotche à notre fauteuil par un époustouflant « Ewige Vernichtung, nimm mich auf ! » (Néant éternel, accueille-moi !). Il nous saisit par la richesse foisonnante de ses intonations, dignes d'une palette de couleurs vocales, notamment dans son duo avec Senta « Du bist ein Engel, Eines engels Liebe… » : il y puise de subtiles et vibrantes émotions transmises avec ferveur au public. À l'issue de la représentation, le chanteur nous rappelait à ce titre ses cinq années passées au Conservatoire Verdi de Milan où il avait appris que « la technique ne devait pas obérer l'expression des sentiments » tout en nous confiant « son désir d'aborder un répertoire plus lyrique ». Au cours de ces fascinants échanges où l'humain se révèle après l'artiste, échanges rendus possibles par la réception organisée par l'Opéra de Marseille et dont le principe pourrait avec bonheur s'appliquer à tous les établissements lyriques,  Samuel Youn nous racontait son expérience de Bayreuth avec le maestro « mathématicien » Christian Thielemann ou bien excitait notre curiosité en nous annonçant pour 2017 un Wotan dans une Walküre du Deutsche Oper. Appétit d'autant plus aiguisé qu'il susurrait entre deux petits fours le « Leb' wohl, du kühnes, herrliches Kind » de la scène d'adieu avec Brünnhilde !

Ricarda Merbeth (Senta) et Samuel Youn (Le Hollandais). Photographie © Christian Dresse.

La réussite de ce Vaisseau fantôme tient également à l'exceptionnelle interprétation de Senta par Ricarda Merbeth. Grande wagnérienne passée elle aussi par Bayreuth dans ce rôle, la soprano allemande développe une réplique à la hauteur de ses partenaires masculins : à la cristalline incandescence des notes aiguës et à l'exaltation illuminée de son destin dans son grand air d'entrée à l'acte II « Traft ihr das Schiff im Meere an… » succèdent de superbes accents, plus intérieurs et passionnés, dans son duo avec le Hollandais où elle annonce déjà son ultime résolution par un impressionnant « bis in den Tod gelob ich treu ». Elle nous disait à l'issue de la représentation son plaisir de chanter à Marseille et son souhait d'y revenir dans le futur : Maurice Xiberras précisait quant à lui que la soprano née à Chemnitz « appréciait, pour s'y sentir à l'aise, ce cocon familial, protecteur, offert par l'Opéra de Marseille ».

Ricarda Merbeth (Senta) et Tomislav Muzek (Erik). Photographie © Christian Dresse.

Deux autres voix masculines doivent être à leur tour vivement félicitées. Celle du ténor allemand Tomislav Muzek, lui aussi un habitué du Bayreuther Festspiele et invité pour la première fois à Marseille, qui nous enchante littéralement dans le personnage d'Erik. Pluralité bien maîtrisée des inflexions et puissance vocales comme en témoignent sa déclaration d'amour à Senta « Kränkst du mein herz nicht jeden Tag ? », le récit de son rêve funeste « Auf hohem Felsen lag ich traümend » et son fulgurant « Senta ! Oh Senta ! » à la scène 4 du dernier acte. Lequel précède un magnifique « Willst jenen Tag du nicht dir mehr entsinnen… ». Cet ancien élève de l'Université de Musique et d'Art Scénique de Vienne nous précisait ensuite son engagement futur à l'Opéra de Sao Paulo dans Lohengrin avant de revenir au rôle de Tamino avec une Zauberflöte programmée à Dresde : un « saut qualitatif » qui vise selon lui « à tester ses limites mais aussi à ouvrir de nouvelles perspectives vocales ». Last but not least, le personnage du Steuermann (pilote) et son toujours attendu « Mit Gewitter und Sturm aus fernem Meer » trouve dans le ténor français Avi Klemberg une voix dotée d'accents certes un peu lyriques pour le répertoire wagnérien mais qui séduit in fine par des modulations dont la légèreté le dispute à la brillance. Né de parents israéliens, Avi Klemberg tenait à remercier le directeur de l'Opéra de Marseille de « lui avoir permis de réaliser ses premiers pas » dans la langue de Goethe précisant « qu'on ne lui avait, jusqu'alors, jamais proposé de chanter en allemand ». Réticences dues à ses origines ? S'enchaîna une stimulante discussion sur Wagner, son antisémitisme et la poésie de sa musique : la scène des matelots à l'acte III était, selon lui, susceptible de « rappeler les heures les plus sombres du nazisme et de la Shoah ». Un passionnant artiste à suivre avec, comme futurs engagements, Turandot et Geneviève de Brabant (Jacques Offenbach) à l'Opéra de Montpellier et, en concert avec le Requiem de Verdi au Festival de Saint-Riquier. Marie-Ange Todorovitch dans le personnage de Marie est nettement plus convaincante que Kurt Rydl dans celui de Daland. Par les chaleureuses ovations qui ont salué les voix, ce fliegende Holländer fera incontestablement date dans l'histoire de l'Opéra de Marseille.

Marseille, le 22 avril 2015
Jean-Luc Vannier

Tomislav Muzek (Erik), Samuel Youn (Le Hollandais) et Ricarda Merbeth (Senta). Photographie © Christian Dresse.

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Mercredi 22 Avril, 2015 17:14

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