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Erwin Schrott diabolise « Don Giovanni » à l’opéra de Monte-Carlo

 

Monaco, 21 mars 2015, par Jean-Luc Vannier ——

 « Don Giovanni » est-il un aristocrate libertin, un pervers compulsif… ou le diable incarné ? La première de gala, vendredi 20 mars salle Garnier, de cette nouvelle production monégasque du dramma giocoso en deux actes de Mozart créé à Prague le 29 octobre 1787, tranche singulièrement en faveur de la troisième option. Et pour cause : Erwin Schrott interprète à merveille le rôle-titre avec des attitudes, des mimiques, une gestuelle et même un costume qui rappellent son fantastique Mefistofele donné en ouverture de la saison lyrique en novembre 2011 sur le Rocher.

Maxim Mironov (Don Ottavio) et Patrizia Ciofi (Donna Anna).
Photographie © Alain-Hanel.

Signée par Jean-Louis Grinda, la mise en scène raffinée et élégante, suggérant dès l’ouverture cette excitante atmosphère carnavalesque jusque dans l’évocation des brumes permissives de la nuit, adresse subrepticement quelques clins d’œil à d’autres œuvres lyriques: comment ne pas voir dans le nettoyage de la flaque de sang par la femme agenouillée une réminiscence de Lady Macbeth et dans la lypémanie d’une Donna Anna habillée d’une robe de lin sanguinolente après la découverte du cadavre paternel, la folie d’une Lucia di Lammermoor ? Ce travail du directeur de l’opéra de Monte-Carlo qui s’étaye sur des décors astucieux et des costumes rutilants de Rudy Sabounghi, tout comme les candélabres somptueusement vacillants de Laurent Castaingt fournissent autant d’atouts exploités avec une rare aisance par la basse d’origine uruguayenne : celle-ci prend possession de la musique, de la scène et des autres personnages comme Méphisto le ferait de notre âme. Avec désinvolture. Une attitude qui s’accorde avec un constat, probablement issu d’instructions suggérées par la direction scénique et musicale : la réduction de plusieurs récitatifs au profit d’un parlando à peine accompagné par le clavecin : un choix éminemment discutable au regard de la tradition italienne.

Adrian Sampetrean (Leporello) et Erwin Schrott (Don Giovanni).
Photographie © Alain Hanel.

Si Erwin Schrott qui s’est un peu « économisé » au premier acte, pousse d’avantage sa voix en seconde partie pour le plus grand bonheur du public, il ne manque aucun des grands airs de sa partition : « Finch’han dal vino »  (air du champagne au tableau 3 de l’acte I), « Già la mensa è preparata » (air du souper au tableau 5 du second acte) et encore moins les chansonnettes qu’il pousse ici ou là dont celle au cinquième tableau de l’acte II tirée du Nozze di Figaro mozartien. Il tient vocalement tête au commandeur avec une voix puissante et claire dont les mâles accents nourris de graves majestueux taillés dans le granit, projettent avec naturel son insoumission orageuse et jusqu’au-boutiste. Nous avions déjà entendu Adrian Sampetrean en novembre 2013, incarnant un Leporello junkie en manque qui se pique ou roule un joint pour les hôtes de son maître, dans un Don Giovanni du Staatsoper im Schiller Theater de Berlin sous la direction de Daniel Barenboim. Il y semblait, vocalement et scéniquement, plus à l’aise peut-être en raison de l’espace que lui réservait son rôle de composition. Il fait encore montre de belles prouesses vocales, trop rares à notre goût, dans les modulations graves et, en particulier, dans son air du catalogue « Madamina, il catalogo è questo ».

Sonya Yoncheva (Donna Elvira) et Adrian Sampetrean (Leporello). Photographie © Alain Hanel.

Découvert dans un Enlèvement au sérail à l’opéra de Nice en janvier 2012, le ténor russe Maxim Mironov campe avec davantage d’éclat un Don Ottavio aux modulations rossiniennes : son « Dalla sua pace la mia dipende » se terminant par un magnifique « morte mi da » tout comme son « Il mio tesoro » à l’acte II sont interprétés avec un ton juste, des vocalises gracieuses et souples. Sa voix gagnerait toutefois à se débarrasser du léger vibrato qui tend à la rendre monolithe. La découverte réside néanmoins dans le personnage de Masetto campé par la basse argentine Fernando Javier Rado : celui-ci sait passer de la jalousie enragée à la victimisation amoureuse avec une rare authenticité vocale doublée d’une intelligence scénique. Un parcours lyrique à suivre pour celui qui fut en 2006 le plus jeune membre du chœur du Teatro Colon de Buenos Aires. La basse florentine Giacomo Prestia convainc dans une statue du commandeur plus apocalyptique que jamais.

Adrian Sampetrean (Leporello), Fernando Javier Rado (Masetto) et Erwin Schrott (Don Giovanni). Photographie © Alain Hanel.

La distribution féminine tient dignement son rang. Malgré certains aigus légèrement voilés que sa fascinante distinction vocale lui permet de dépasser — les reliquats de son retentissant concert à l’Opéra de Marseille en février de cette année ? —, Patrizia Ciofi nous gratifie dans le rôle de Donna Anna de ravissantes prestations dans son « or sai chi l’onore » ou dans son « Crudele ?...non mi dir, bell’idol mio ». Leur intériorité sombre rappelle d’ailleurs plus les tonalités de Bellini ou de Donizetti où la soprano semble plus à son aise que dans un répertoire strictement mozartien. Caractère marqué par une redoutable impétuosité, notamment dans son admirable « Ah, fuggi il traditor ! », le personnage de Donna Elvira trouve avec la brillante interprétation de la soprano bulgare Sonya Yoncheva suffisamment de nuances pour en développer toute l’ambivalence vocale, entre son désir de vengeance avec un superbe « Mi tradi quel alma ingrata ! » et son inextinguible amour. Au point de proposer à Don Giovanni une ultime tentative de rédemption (« Che vita cangi ! »). La mezzo-soprano italienne Loriana Castellano offre tout l’agrément d’une Zerlina débordante de charmes dans son « Batti, batti o bel Masetto » ainsi que dans son « Vedrai, carino, se sei buonino », deux airs chantés avec un indéniable talent vocal et de comédienne.

Erwin Schrott (Don Giovanni). Photographie © Alain Hanel.

Vivement apprécié pour sa direction dans un Moïse et Pharaon rossinien à l’opéra de Marseille en novembre 2014, le maestro Paolo Arrivabeni prodigue à l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo et aux chœurs de l’opéra (Stefano Visconti), une concision qui n’altère en rien l’énergie insufflée par Mozart. Celui qui préside aux destinées musicales de l’opéra royal de Wallonie fait certes toujours preuve d’une vigilance bienveillante dans son exécution comme s’il entendait s’effacer devant le compositeur afin d’en mieux respecter et promouvoir les aspirations les plus secrètement enfouies. S’il ne déploie aucun geste ostentatoire, Paolo Arrivabeni accompagne la restitution des rythmes et l’invitation aux nuances par les instrumentistes, d’une immense richesse de cœur.

 

Monaco, 21 mars 2015
Jean-Luc Vannier

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