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Anne Sofie von Otter et Laurent Naouri dans Monstres, sorcières et magiciens II

 

Anne Sofie von Otter. Photographie © D. R.

Opéra de Dijon, Auditorium, 20 mars 2016, par Eusebius ——

Nous avions eu les monstres en anglais, avec Patricia Petibon et Nahuel di Pierro1, nous en découvrons d'autres, en français cette fois. Médée2, Polyphème, Armide, Isménor, Circé…une belle brochette d'êtres maléfiques, usant de leur magie pour assouvir leur passion destructrice, c'est le second volet du diptyque proposé par Emmanuelle Haïm et son Concert d'Astrée. Après Aix, Angers, Berlin et Paris (TCE), et avant Lille, c'est au tour de Dijon d'accueillir cette production particulièrement bien rôdée. Le programme complète harmonieusement celui donné ici même il y a une semaine par Christophe Rousset et Ian Bostridge3.

Introduction de circonstance, le chaos, des Eléments de Rebel, page maintenant bien connue, vigoureuse, riche en couleurs, permet à Emmanuelle Haïm d'imprimer sa marque. Toute la première partie est consacrée à des tragédies lyriques de Lully.  Il est moins aisé de choisir tels ou tel passage que dans le répertoire italien, où seuls le recitativo secco et l'aria sont possibles. Ici, comme chez Cavalli une génération auparavant, les scènes s'articulent en passant du récitatif à l'air, à la ritournelle dans un flot qui ne s'interrompt pas, avec une vie singulière. Les collages sont réalisés avec soin, au plan tonal en particulier, tant et si bien que l'auditeur non averti ne peut imaginer la coupure. Quatre airs et dialogues de l'acte V de Thésée, centrés sur le personnage de Médée, dont l'histoire est connue. De Persée, l'air de l'acte III, où cette dernière a été transformée par la jalousie de Pallas « J'ai perdu la beauté », puisque sa chevelure est devenue un nœud de serpents… D'Acis et Galatée, pastorale héroïque, Polyphème, le cyclope géant poursuit la nymphe Galatée, éprise d'Acis, qui périra, écrasé sous un immense rocher… enfin après sa célèbre ouverture, de larges extraits du 3e acte d'Armide, pour terminer sur un flash-back de l'acte 2 : « Enfin, il est en ma puissance » où celle-ci croyait avoir soumis Renaud. La vigueur de la tragédie lyrique lullyste est manifeste : une prosodie toujours intelligible, avec le minimum d'ornements, une force expressive singulière.

De Marc-Antoine Charpentier, nous retrouvons Médée au cœur de la tragédie lyrique éponyme dont Thomas Corneille signa le livret. Elle sombre dans le désespoir dans « Quel prix de mon amour ». Deux dialogues avec Créon précèdent l'invocation de ce dernier « Noires divinités » où, proche de la folie, il interroge l'enfer. Toujours la tragédie lyrique avec de larges extraits du 2e acte de Dardanus,  de Rameau. Isménor, le magicien, garde Dardanus en son temple. Iphise, convoitée par le prêtre de Jupiter, avoue son amour au prince, qui est fait prisonnier. Enfin, du 4e acte de Scylla et Glaucus, de Jean-Marie Leclair, la maléfique Circé, éprise de Glaucus, invoque les dieux de l'enfer et le volcan (on est au pied de l'Etna) « Noires divinités », et fait tomber la lune du ciel «Brillante fille de Latone ». L'accompagnement très animé des basses, puis de tout l'orchestre, souligne à merveille le chant.

Anne Sofie von Otter, Emmanuelle Haïm et Laurent Naouri © DR0Anne Sofie von Otter, Emmanuelle Haïm et Laurent Naouri © D. R.

La renommée d'Anne Sofie von Otter est telle que ses interprétations, à la scène, au concert comme à l'enregistrement, sont autant d'événements. La séduisante mezzo suédoise a su gérer sa carrière pour choisir maintenant des emplois adaptés à l'évolution de sa voix. En fonction des œuvres, son élégance aristocratique s'habille de robes aux couleurs changeantes — verte, rouge et noire — qui se marient parfaitement à sa blondeur. « J'essaie de donner une forme à l'air qui, par vibration, devient de la musique, un peu comme le potier sculpte la glaise »4. Au début, sa Médée (de Thésée), très belle, mais trop humaine, semble pâle dans sa fureur, elle n'a pas l'autorité requise, elle trouvera les accents justes dans son dernier air. C'est dans Galatée qu'elle semble s'épanouir, jouant habilement de la séduction vocale et dramatique pour arriver à ses fins. Modèle inégalé du chant lullyste, avec son récitatif (Enfin il est en ma puissance) suivi de l'air « Quel trouble me saisit », le grand monologue d'Armide est une parfaite réussite. Les aigus projetés, les graves solides et bien timbrés permettent à la tragédienne de donner toute sa mesure. Si la Médée de Charpentier souffre d'une autorité insuffisante (« C'est moi qui le veux ! », par exemple), sa Circé (de Scylla et Glaucus, de Leclair), avec une ligne animée, des couleurs riches nous enthousiasme. Avec une grande justesse stylistique, Anne Sofie von Otter donne à ses personnages une vie dramatique et musicale peu commune.

On se souvient que Laurent Naouri commença sa carrière avec Rameau, qu'il servit généreusement, tant avec William Christie qu'avec Marc Minkovski. Dès sa première intervention, il s'impose avec sa belle voix ample, sonore, d'une diction toujours exemplaire : ses qualités d'émission, de projection, une longueur de voix que l'on ne soupçonnait pas, un art de la déclamation, un jeu dramatique où il excelle, c'est un modèle du chant français dans ce qu'il a de plus achevé5. Tour à tour le Roy, Méduse, Polyphème, La Haine, Créon et Isménor vont lui permettre de faire montre de la richesse de son expression dramatique, du comique hilarant au tragique le plus sombre.

La direction d'Emmanuelle Haïm, nerveuse, énergique, souligne les contrastes, valorise à propos certains aspects rythmiques, mais pêche par une respiration insuffisante, comme déjà signalé. Les couleurs de son ensemble sont fort bien venues, particulièrement au continuo, avec le splendide théorbe de Monica Pustilnik. Cette version de concert, où chacun des chanteurs s'engage pleinement, avec les qualités dramatiques soulignées plus haut, n'engendre jamais le moindre ennui : les déplacements, la gestuelle, les expressions et mimiques de chacun des chanteurs, leur complicité aussi, donnent une vie singulière à ce concert.

Deux beaux bis, de Rameau, puis de Lully, où la joie retrouve ses droits en unissant les solistes6, ravissent le public, particulièrement chaleureux. À quand une troisième édition consacrée aux « Monstres, sorcières et magiciens » en italien cette fois ? La matière est riche.

Eusebius
21 mars 2016

1. voir notre compte-rendu publié en octobre

2. avant-goût de la magnifique Médée de Cherubini, donnée ici même, dans sa version originale en français, en mai prochain. À ne rater sous aucun prétexte !

3. Abondance de biens ne saurait nuire : après Christophe Rousset et Emmanuelle Haïm, ce sera le tour de Raphaël Pichon, avec la Passion selon Saint-Matthieu, dans 48 h. Une semaine exceptionnelle.

4. M Le magazine du Monde, 19 mars 2016.

5. Il sera Ruprecht de L'Ange de feu (Prokofiev) dans la production de l'Opéra de Lyon, qui ouvre la saison prochaine. Il y chantera aussi, en fin de saison, Mamm' Agata, dans Viva la mamma (Donizetti), un rôle jubilatoire !

6. Dardanus : Paix favorable ; puis, de Thésée : Le plus sage s'enflamme et s'engage (Arcas et Cléone).

 

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