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Pour la jeunesse ! Maestracci, Elgar et Schumann

 

Victor Julien-Laferrière. Photographie © D. R.

Opéra de Dijon, Auditorium, mars 2016, par Eusebius ——

 

Dénominateur commun des trois œuvres programmées, la jeunesse de l'à peine trentenaire, Aurélien Maestracci, de Victor Julien-Laferrière, interprète d'Elgar, et la jeunesse de la première symphonie « Le Printemps » de Schumann.

L'année Rameau aurait dû nous permettre de découvrir cette Passacaglia, fragments archaïques, commande de l'Orchestre Dijon Bourgogne à Aurélien Maestracci1. La crise traversée par la formation symphonique nous l'avait interdit. Œuvre ambitieuse — est-ce un clin d'œil à Webern ? — ne serait-ce que par sa durée2, cette création mondiale, particulièrement exigeante par les techniques instrumentales requises, engage tout l'orchestre et son chef. Les premiers moments sont déroutants. Après une interjection puissante, tutti, intervient un très long silence. Puis le chef bat ostensiblement quatre mesures…de silence devant un orchestre figé dans une immobilité absolue. Des grondements surgissent des contrebasses, aidées de la grosse caisse et du tuba basse. Leur amplification progressive puis la décrue permettent l'entrée des cordes aigues et des bois, enfin des violoncelles. Des agrégats, piano, avec des tenues de la clarinette débouchent sur une section très animée, soutenue par les contrebasses qui retrouvent leur fonction. Basse de passacaille, comme le titre le laisse supposer ? Le fouet, qui ponctuera la poursuite du discours, introduit un magma singulier, étrange sinon original. Le ténor avance quelques onomatopées d'un discours qui va se développer sur des textures riches, avec de beaux dessins des cordes. La voix se mêle aux instruments, parlant une langue étrange, aux effets surprenants, pour des phrases sur de longues tenues, colorées, un ton au-dessus, puis à la hauteur initiale. Les basses de l'orchestre, pianissimo, réapparaissent… La fin est également déconcertante : après une suspension qui fige de nouveau l'orchestre, le chef prononce un texte (inintelligible, mais sans doute est-ce volontaire) que le fouet interrompt. Toute tentative de description, très réductrice, est vaine.  Écrivons simplement que la métrique, très souple, mouvante, parfois chorégraphique, exige une virtuosité orchestrale que l'ODB sert avec une conviction réelle.

Le métier d'Aurélien Maestracci est indéniable, son écriture vocale et instrumentale en témoigne. Pour autant, le propos déconcerte. Pourquoi n'avoir pas introduit l'écoute par quelques mots du compositeur, donnant quelques clés, facilitant la compréhension ? Où reconnaître une passacaille ? En quoi les fragments sont-ils archaïques ? Le texte chanté par le soliste, peut-être. Anthony Lo Papa, est un jeune ténor, issu du CNSM, qui commence une carrière éclectique où il illustre des esthétiques variées. La voix, solide, est utilisée dans un registre médian restreint, ce sont les modes d'émission et les couleurs qui retiennent l'attention.

Puisqu'il s'agissait de lui rendre hommage, disons que Rameau…nage un peu. Applaudissements polis, qui saluent certainement davantage l'orchestre pour la performance, rare, que représente ce défi.

Changement radical d'esthétique avec le célèbre concerto pour violoncelle, en mi mineur, d'Elgar3. Victor Julien-Laferrière, l'un des grands espoirs du violoncelle français — il a 25 ans — va donner à cette page lyrique toutes ses qualités : la virtuosité paraît naturelle, les couleurs sont chaudes et les phrasés exemplaires. Après le court récitatif d'introduction, le moderato est splendide, avec sa rythmique de sicilienne. Enchaîné, l'allegro molto, où les traits  se succèdent, se signale par sa clarté, ses équilibres, sa dynamique. La respiration du violoncelle sera plus perceptible dans l'adagio extrêmement retenu, émouvant, avec des cordes parfaites à l'orchestre : certainement le sommet de toute l'oeuvre. Dans le finale, sorte de grand rondo,  la vie reprend ses droits, tonique, énergique et délibérément optimiste. On est en 1919…

Un magnifique bis (suites de Bach) récompensera les applaudissements nourris d'un public ravi.

La première symphonie de Schumann « le printemps », pour laquelle il sollicita les conseils de Mendelssohn, est peut-être la plus réussie. Nulle lourdeur, ni emphase, une vie singulière, passionnée, authentiquement romantique, que la direction de Gergely Madaras souligne tout particulièrement dans le finale.  Si les contrastes sont accusés, l'agogique surprend parfois. Pourquoi pas ? Les bois chantent, les cors s'y montrent exemplaires, sinon dans l'attaque initiale, avec les trompettes pour le premier thème. Les progressions sont bien conduites, les couleurs chaudes, avec des cordes sonores mais jamais lourdes. Le scherzo est un régal, fébrile, jouant des oppositions et de sa rythmique caractéristique. Un beau moment.

Eusebius
5 mars 2016

1. Disciple de Frédéric Durieux et de Marc-André Dalbavie au CNSM de Paris, puis de Brice Pauset.

2. Les deux passacailles (Webern et Maestracci) sont d'une durée équivalente, environ 12 minutes. Toutes deux font appel à la même formation symphonique. Les variations de Webern, avouons-le, nous sont plus familières, avec leur métrique claire…

3. Longtemps réduite aux marches de son célèbre Pump and Circumstance, l'œuvre d'Elgar commence à être reconnue sur le continent, à juste titre. L'interprétation de la regrettée Jacqueline Dupré a fait beaucoup pour cette page. Victor Julien-Laferrière, élève de Roland Pidoux, puis d'Heinrich Schiff, nominé aux Victoires de la musique 2013, a fondé le trio les Esprits l'année suivante, avec Adam Laloum et Mi-Sa Yang. Dans la foulée, en 2014, ils publient leur premier CD chez Mirare (Brahms, 2e sonate, et trio avec clarinette).

 

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