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Deux « Manon » pour une ouverture originale de la saison lyrique à l'opéra de Marseille

 

Marseille, 4 octobre 2015, par Jean-Luc Vannier ——

Marc ScoffoniMarc Scoffoni (Des Grieux dans Le portrait de Manon). Photographie © John Zougas.

Contrepoint éclairant ou « mise en abîme » selon la formule de sa directrice de communication, le Directeur général de l'opéra de Marseille, Maurice Xiberras proposait, samedi 3 et dimanche 4 octobre, une ouverture de la saison avec deux « Manon » : précédant la Manon de Jules Massenet en 5 actes d'après l'histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut, l'établissement lyrique phocéen donnait pour la première fois Le Portrait de Manon, opéra en un acte du même compositeur sur un livret de Georges Boyer, créé le 8 mai 1894 à Paris. Une représentation qui comportait en introduction le Prélude à l'après-midi d'un faune de Claude Debussy qu'accompagnaient un pas de deux des danseurs de la Compagnie Julien Lestel, puis des extraits de Thaïs de Jules Massenet dont la célébrissime « Méditation » interprétée par le violoniste Da-Min Kim.

Les dix années qui séparent les deux œuvres permettent à la seconde partition de mettre en scène un chevalier Des Grieux dans la cinquantaine, héritier de la fortune de son père et tuteur de Jean, jeune vicomte de Morsef que le père de celui-ci lui a confié en mourant. Le quinquagénaire vit avec le souvenir secrètement enfoui de sa « chère Manon » dont il contemple douloureusement le portrait chaque fois qu'il est seul. Le jouvenceau lui avoue imprudemment son amour pour la jeune Aurore. Le librettiste montre comment Des Grieux projette dans un premier temps sa rancœur et sa frustration sur son élève en lui interdisant cette union avant de consentir, par un retournement brisant sa rumination mélancolique, à la bénir.

Jennifer Michel (Aurore), Victorien Vanoosten (direction) et Antoinette Dennefeld (Jean) Photographie © D.R.

Nous ne tarirons pas d'éloges sur cette séduisante « bluette » aussi délicieuse qu'empreinte de fraîcheur et qui offre, malgré sa courte durée, l'occasion de se remémorer les gracieuses mélodies de Manon. Des éloges qui s'adressent en premier lieu à la direction musicale : aux commandes d'un orchestre de l'opéra de Marseille en grande forme, le jeune et talentueux Victorien Vanoosten (voir notre entretien) se plaît à souligner les phrasés par d'amples gestuelles sans nuire au déroulement ni à l'intensité dramatique. Une élaboration consciencieuse dans sa préparation et dont témoigne sa note d'intention : « j'ai choisi d'ajouter à ce Portrait de Manon une perspective historique en proposant deux pièces écrites la même année, des extraits de son opéra Thaïs ainsi que le magnifique Prélude à l'après-midi d'un faune… Il est touchant de s'imaginer qu'un spectateur ait pu découvrir à quelques jours d'intervalle des œuvres qui paraissent si lointaines... ». Félicitons aussi la distribution qui nous fait découvrir des voix impressionnantes : dans le rôle du chevalier Des Grieux, le baryton d'origine corse Marc Scoffoni nous gratifie d'une impeccable diction à même d'accentuer sa puissance vocale tandis que la magnifique chaleur de son timbre s'exprime avec toute la retenue inhérente au personnage désabusé. Cet ancien élève de la Guildhall School of Music and Drama de Londres qui interprétera en décembre prochain le Docteur Malatesta dans le Don Pasquale de Donizetti à l'opéra de Rennes, mérite assurément d'être suivi. La mezzo-soprano Antoinette Dennefeld lui donne, avec le personnage de Jean, une réplique de même qualité : l'ancienne étudiante de la Haute École de Musique de Lausanne où elle a suivi les master-classes de Christa Ludwig, nous ravit par des aigus clairs et si bien maitrisés. Elle chantera la princesse Cunégonde dans Le Roi Carotte de Jacques Offenbach à l'opéra de Lyon à partir du 12 décembre. Son premier duo avec Des Grieux annonce celui encore plus accompli avec Aurore « Il faut mourir ». Dans ce dernier personnage, la soprano Jennifer Michel que nous avions entendue dans un Elisir d'amore sur la Cannebière en décembre 2014 où elle chantait Gianetta, nous offre quelques vocalises élégamment assurées et à même d'imiter les voltiges énamourées du rossignol. Le ténor Rodolphe Briand (Sancho Pança dans L'homme de la Mancha à Monte-Carlo en décembre 2012 et Bardolfo dans le Fasltaff marseillais en juin 2015) nous convainc aisément dans le rôle de Tiberge. La mise en espace d'Yves Coudray contribue à nous plonger rapidement dans cette brève intrigue.

Sébastien Guèze (Des Grieux) et Patrizia Ciofi (Manon). Photographie © Christian Dresse.

Le lendemain, oserons-nous dire, nous faisait remonter dans le temps pour entendre Manon, opéra en 5 actes de Jules Massenet créé à Paris en janvier 1884. Commençons par la mise en scène de Renée Auphan assistée d'Yves Coudray : nous ne nous plaindrons guère, pour une fois, d'un travail méticuleux et dont l'ambition vise, comme l'explique Renée Auphan, « à servir une œuvre…et à commencer par mettre en valeur ses interprètes ». L'ancienne assistante de Louis Ducreux met essentiellement l'accent sur les costumes (Katia Duflot) « persuadée qu'à lui seul, le costume est capable d'insuffler insidieusement aux interprètes ce maintien et cette noblesse, y compris dans le chant, indissociables d'une œuvre dont l'élégance n'est pas compatible avec les mœurs d'aujourd'hui ». Les décors épurés de Jacques Gabel et les lumières de Roberto Venturi agissent comme un catalyseur psychologique des personnages dont tout l'édifice repose sur leurs voix et, accessoirement, sur leurs jeux scéniques.

Nicolas Cavallier (Le Comte Des Grieux) et Sébastien Guèze (Des Grieux) Photographie © Christian Dresse.

Étonnement, les seconds rôles de la distribution ont — incontestablement — suscité une adhésion vive et franche du public. La comparaison sans appel avec les premiers rôles s'est d'ailleurs manifestée au moment de saluer les artistes. Entendues la veille, Jennifer Michel (Poussette) et Antoinette Dennefeld (Javotte) en viennent presque à dominer les voix féminines. Le baryton québécois Étienne Dupuis campe pour sa part un magnifique Lescaut au timbre des plus agréables. La basse Nicolas Cavallier (héros du Don Quichotte monégasque déjà cité) nous émeut par un vibrato qui sait mêler l'autorité et la sagesse, toutes deux paternelles, du Comte Des Grieux. Le baryton Christophe Gay suscite sans réserve notre adhésion dans le rôle de De Brétigny. Une mention particulière pour le ténor Rodolphe Briand — hier Tiberge, aujourd'hui Guillot de Morfontaine — dont le dynamisme vocal et scénique ne cède en rien à l'irréprochable diction : un modèle du genre dont d'autres feraient bien de s'inspirer. 

Patrizia Ciofi (Manon) et Rodolphe Briand (Guillot de Morfontaine). Photographie © Christian Dresse.

Dans le rôle-titre, Patrizia Ciofi, dont nous avions déjà souligné certaines des ambiguïtés vocales (Don Giovanni à Monte-Carlo en mars 2015, Falstaff à Marseille en juin 2015) sait conserver une ligne de chant toujours élégante. La soprano émeut aussi par d'attendrissantes intonations et d'impeccables notes liées. Mais elle ne laisse de nous interroger par l'énigmatique prudence dont elle fait systématiquement preuve à l'approche des aigus : ces restrictions vocales signent-elles sa seule volonté de mettre en exergue l'intériorité de Manon ?

Nous serons nettement moins conciliant avec la prestation de Sébastien Guèze dans son interprétation du chevalier Des Grieux : le ténor multiplie les dérapages vocaux et aborde ses aigus avec une justesse de ton des plus approximatives. Au point de n'être applaudi dans aucun de ses grands airs. Poussée à l'excès, la voix ne manque d'ailleurs pas de questionner l'avenir de l'ancien étudiant au Conservatoire de Nîmes. Dans ces conditions, pas toujours faciles, le maestro Alexander Joel, invité pour la première fois sur la Cannebière, dirige l'orchestre et les chœurs (Emmanuel Trenque) de l'opéra de Marseille au mieux de ses indéniables possibilités : il mobilise son énergie, la transfère à l'orchestre comme au plateau suivi avec attention, et ce, dans le souci manifeste de densifier et de dynamiser collectivement la dramaturgie. Notons que l'opéra de Marseille réitérera en mars prochain cette initiative, heureuse et intelligente, avec Madama Butterfly de Giacomo Puccini (direction Lawrence Foster) doublée d'une Madame Chrysanthème d'André Messager. Victorien Vanoosten y dirigera la soprano Annick Massis. Nous prenons date.

Christophe Gay (De Bretigny) et Patrizia Ciofi (Manon). Photographie © Christian Dresse.

Marseille, 4 octobre 2015
Jean-Luc Vannier

Lire : Victorien Vanoosten : un chef d'orchestre entre passion et humanisme

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