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Trois récitals pianistiques privés : Maxim Bernard, Jean Dubé, Konstantin Lapshin

 

Nous reçevons de temps à autre des invitations à des concerts plus ou moins privés, réservés ou ouverts (c’est selon) à un cercle plus ou moins restreint, organisé par l’artiste lui-même ou par une association, chez un particulier ou dans un salon dont l’accès au public est plus ou moins limité.

À la fin du mois de mars, Strapontin au Paradis a assisté aux tois récitals de trois talentueux pianistes de trois pays différents : le Canadien Maxim Bernard le 22 mars, le Français Jean Dubé le 25 et le Russe Konstantin Lapshin le 29.

11 avril 2015, par Strapontin au Paradis ——

Récital du 22 mars chez
Mme Danièle Bloch,
Paris 15e

Maxim Bernard. Photographie © D.R.

Maxim Bernard, originaire du Québec, s'est pris de passion pour le piano à 13 ans. Rapidement, il a été reconnu sur le plan national et international, notamment grâce à son prix Tremplin international du Concours de musique du Canada en 2006. Élève de Menahem Pressler à la Jacob’s School of Music de l’Université d’Indiana, son jeu se distingue par les expressions franches et ouvertes, propres aux artistes Nord-Américains (selon le point de vue européen). Il donne ce jour son premier récital parisien avec le programme « la Grande Guerre », qu’il présente actuellement en tournée canadienne. Il s’agit d’œuvres exclusivement écrites entre 1914 et 1918, réunissant de courtes pièces très variées, tant pour le style et le caractère que pour l’écriture. Comme le dit notre pianiste lui-même, c’est un condensé remarquable des tendances qui se dessinaient à l’aube du XXe siècle. Aux côtés des morceaux connus de Rachmaninov, Bartók et Ravel, et un peu moins connus de Fauré et de Scriabine, il nous fait découvrir Medtner (Marche funèbre et Conte), Nielsen (Chaconne) et Hindemith (In einer Nacht ou En une nuit). Ce choix traduit la curiosité du pianiste et certainement son envie de partager avec l’auditeur son enthousiame pour la découverte ou la réhabilitation d’un répertoire méconnu. Il nous a raconté qu’il avait commencé par regarder toutes les pièces écrites pendant cette période, en partitions et en enregistrements. Il avait alors connu les pièces de Hindemith sur le conseil d’un ami ; en effet, il manquait de compositeurs allemands dans son projet mais il ne voulait pas de musique qui s’apparenterait au dodécaphonisme — Schönberg n’a d’ailleurs rien écrit pour piano à cette période. Il a trouvé un lien qui unit ici Scriabine à Hindemith : le Russe est connu pour des accords constitués de quartes superposées, et le même type d’accords se trouve dans ce recueil de l’Allemand.

À l’issu du concert, nous avons constaté que sa qualité d’interprétation cherche avant tout la clarté. La salle (un atelier d’artiste avec un toit pentu juste au-dessus du piano), et le piano (un Grotrian-Steinweg, qui a certes de belles qualités mais n’a sûrement pas été réglé comme le fait un bon spécialiste pour un récital dans une salle de concert réputée), créent un peu trop de réverbération, inondant le lieu de sons saturés. Pourtant, sa sonorité reste claire, tous les passages parfaitement intelligibles, signes que le pianiste est tout à fait capable de rendre la construction de chaque pièce limpide et de doser les nuances en faveur du meilleur équilibre sonore. À quoi s’ajoutent un sens rythmique aigu (notamment dans Bartók mais aussi dans Hindemith), une élégance transparente et un dynamisme communicatif.

Sergueï Rachmaninov, Étude-Tableau en ut mineur opus 39 no 1 (1916-1917) ; Gabriel Fauré, Nocturne en mi mineur opus 107 no 12 (1915) ; Béla Bartók, Six Danses populaires roumaines SZ. 56, BB 68, (1915) ; Sergueï Rachmaninov, Étude-Tableau en fa♯ mineur opus 39 n° 3 (1916-17) ; Nicolaï Medtner, Marche funèbre en si mineur opus 31 n° 2 (1914), Skazki (Conte) en mi mineur opus 34 n° 2 (1916-1917) ; Paul Hindemith, In einer Nacht : Traüme und Erlebnisse, opus 15, extraits (1917-1919) : Ziemlich shnelle Achtel / Sehr Iebhalt, flimmernd / Müdigkeiten / Sehr langsam / Nervosität, nicht schnell / Scherzo : Äußerst lebhalt ; Alexandre Scriabine, Vers la Flamme, opus 72 (1914) ; Carl Nielsen, Chaconne, opus 32 (1916) ; Maurice Ravel, Le tombeau de Couperin (1914-1917).

 

 

Récital du 25 mars aux Salons du
Gouverneur militaire de Paris,
Hôtel national des Invalides

Jean Dubé. Photographie © D.R.

Jean Dubé appartient aux pianistes les plus doués de sa génération, ce qui est attésté par les nombreux prix qu’il a obtenus à des concours internationaux (Bucarest, Brive, Messiaen de la ville de Paris, Orléans, Franz Liszt d’Utrecht, bourse Yvonne Lefébure…). Considéré par certains comme l’un des meilleurs interprètes de Liszt — il enregistre actuellement l’intégrale de l’œuvre pour piano du compositeur —, sa virtuosité éblouit plus d’un mélomane confirmé ; très attaché à la création contemporaine, il fait connaître inlassablement des compositions dont l’encre sur la partition n’a pas encore eu le temps de sécher totalement. Et malgré tout, il est encore loin d’être connu du grand public. Raison de plus pour parler de lui ici, d’autant qu’il a concocté un programme très original, avec trois œuvres de notre temps dont une création mondiale.

La première partie est consacrée à un programme « classique », mais déjà avec une touche personnelle du pianiste : le prélude et fugue pour orgue de Bach transcrits pour piano par Liszt en premier lieu, avec toutes les fantaisies et grandiloquences romantiques ajoutées à la rigueur parfois austère du cantor de Leipzig, cela donne le ton au récital, comme pour dire qu’il ne se cantonnera pas dans un cadre conventionnel. D’ailleurs, associer Bach et Brahms à Scriabine et Ravel, c’est peu banal. Et si on sait qu’il a ajouté des notes à version à deux mains de La Valse pour s’approcher de temps en temps de sa partition orchestrale, même si c’est moins audible que ce qu’a fait Liszt pour Bach, on se rend compte tout d’un coup que Jean Dubé nous a bien entraînés dans son propre univers.

La deuxième partie a toute autre allure. Nous devons avouer que nous ignorions les trois compositeurs : Einojuhani Rautavaara (né en 1928), Henri Nafilyan (né en 1956) et Demis Visvikis (né en 1951). Le Finlandais Einojuhani Rautavaara, est d’abord influencé par le néoclassicisme puis se tourne vers Moussorgski, Debussy, Messiaen et Berg. Narcissus (2002) qui évoque le Narcisse de la mythologie grecque, comprend des éléments très debussyste surtout au début et à la fin, avec un développement plus personnel (mais une influence évidente de Messiaen) au milieu.

Demis Visvikis, compositeur d’origine grecque, s’installe à Paris en 1970. Son catalogue compte de nombreuses pièces pour piano, la musique de chambre et pour orchestre (quatre symphonies). « L’Astre de Vie » (1998) est la première pièce de la trilogie Les Astres, les deux autres s’intitulant « L’Astre de Lumière » (1999) et « L’Astre de l’Amour » (2001). « L’Astre de Vie », pièce à grand lyrisme, se caractérise par des motifs répétitifs et pulsatifs à la main gauche ; puis, on entend des cellules arpégées scintillantes avant des développements rythmiques et virtuoses comparables à des explosions, exprimés par des accords « plaqués ». La formule avec des arpèges scintillants suivis des pulsations vitales revient avant une sorte de coda assez calme. Jean Dubé enchaîne ingénieusement ces éléments variés, avec force et poésie.

Vidéo prise en direct lors du concert :

Chez Henri Nafilyan, les 70 œuvres qui comptent actuellement son catalogue (cycles de mélodies, pièces pour petit et grand orchestre, pour piano dont quatre sonates, nombreuses œuvres pour musique de chambre et un opéra) demeurent presque toutes inédites. La sonate no 4 a été spécialement composée pour le concert de ce soir : de facture très classique, qui ose (encore) introduire tout au long de l’œuvre de nombreux accords parfaits dont la progression harmonique est tout aussi classique, et avec la répétition d’un motif rythmique composé d’une croche pointée et d’une double, l’ensemble donne un effet hypnotique. Le morceau se termine avec une cadence parfaite comme on entend dans les œuvres de Haydn ou de Mozart, ce qui sonne aujourd’hui comme une plaisanterie musicale ! Le pianiste l’exécute avec une transparence affirmée non sans humour.

En bis, Jean Dubé marque encore son originalité avec la 4e étude de Stravinsky et Secreto de Federico Mompou.

Johann-Sebastian Bach / Franz Liszt, Prélude et fugue BWV 545, en ut majeur pour orgue, transcrits pour piano ; Johannes Brahms, Klavierstucke opus 119 ; Alexandre Scriabine, Sonate fantaisie no 2 ; Maurice Ravel, La Valse ; Einojuhani Rautavaara, Narcissus ; Demis Visvikis, L’Astre de vie ; Henri Nafilyan, Sonate pour piano no 4 opus 70.

Récital du 29 mars à la Salle Cortot

Konstantin Lapshin. Photographie D.R.

Le pianiste russe Konstantin Lapshin donne lui aussi son premier récital parisien, organisé par une association. Il fait ses études au conservatoire Tchaïkovski de Moscou avant de les achever brillamment au Royal College of Music de Londres, où il enseigne actuellement. Comme beaucoup d’autres jeunes musiciens doués, il est lauréat de plusieurs concours nationaux et internationaux, dont les Concours Schubert (Dortmund) et Rachmaninov (Novossibirsk), parmi une quinzaine.

Le programme de son récital est, si on peut dire ainsi, plus familier aux amateurs du piano. Au début de la soirée, dans Chopin et Debussy, son interprétation est « sage », sans que l’on puisse relever une originalité éclatante ou un signe de génie étincelant. Il manque de contraste rythmique et de couleurs dans les mazurkas de Chopin et la fluidité et les nuances dans les études de Debussy, et pourtant, cela ne veut pas dire qu’il joue banalement, bien au contraire. Il commence à dévoiler son véritable talent à partir de Scriabine, à la fin de la première partie. Là, on entend des couleurs, des caractères, et surtout ce romantisme tardif encore sous l’influence de Chopin et de Liszt, avec des expressions tour à tour tendre, délicate, grave, passionnée ou désespérée. Il pousse plus loin ces caractères dans les Variations sur un thème de Corelli de Rachmaninov, enthousiasmant l’auditoire qui est désormais entièrement conquis.

Rachmaninov, Variations sur un thème de Corelli, par Konstantin Lapshin, festival Yamaha presents de Moscou, 2012.

Pour terminer le récital, deux préludes et deux Études-tableaux avec lesquels il attire l’adhésion totale de la salle ; il est évident aux yeux (plutôt aux oreilles) de tous qu’il excelle avant tout dans le répertoire russe, notamment dans l'expression de cette gravité si romantiquement tragique. En bis, il offre un adagio extrait du Lac des Cygnes de Tchaïkovski et une étude de Scriabine, tous les deux avec une splendide palette de couleurs.

Frédéric Chopin, Polonaise-Fantaisie, opus 61 en la♭ majeur ; Trois mazurkas : fa mineur, opus 68 n° 4 ; ut majeur, opus 67 no 3 ; la mineur, opus 67 no 4 ; Claude Debussy, trois préludes : Livre II no 8, Ondine ; Livre I no 6, Des pas sur la neige ; Livre II no 12 Feux d’artifice ; deux études, no 8, Pour les agréments ; no 7 Pour les degrés chromatiques ; Alexandre Scriabine, deux études : fa♯ majeur opus 42 no 4 ; en ut♯ mineur, opus 42 no 5 ; Sergueï Rachmaninov, Variations sur un thème de Corelli, opus 42 ; Deux préludes : en sol majeur opus 32 n° 5 ; en sol♯ mineur opus 32 no 12 ; Deux Etudes-Tableaux : la mineur opus 39 no 2 : mi♭ mineur opus 39 no 5

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