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Festival de Montpellier : Alla turca ?

Martin Grubinger père et fils, Alexander Gergiev, Ferhan et Ferzan Önder. Photographie © Luc Jennepin.

Montpellier, Festival Radio France Montpellier Région, Le Corum, 18 juillet 2016, par Eusebius ——

À l'heure où la Turquie traverse un des moments les plus sombres de son histoire, le concert prend un relief singulier. Programmé évidemment de longue date, il a pour ambition d'illustrer « les Routes du thé », de la Chine à la Turquie, de Tan Dun à Fazil Say, en y insérant la tradition restituée par Canticum Novum. Ainsi  se trouvent enchâssées en son cœur sept pièces de l'Empire Ottoman des XVIe et XVIIe siècles. De la Palestine aux Balkans, l'ensemble d'Emmanuel Bardon va illustrer à travers son riche instrumentarium et ses voix les influences, les consanguinités juives et mauresques qui irriguent les cultures méditerranéennes. Les mètres singuliers, la souplesse rythmique, la fluidité des mélopées aux échelles mélodiques renouvelées, les timbres envoûtants exercent leur magie et le public se délecte de cette large parenthèse sereine, ouverte dans les tumultes et les rugissements de notre monde, traduits superbement par les pianos et les percussions.

Les plus riches gamelans n'occupent pas plus d'espace que celui que requièrent les très nombreuses percussions qu'animeront Martin Grubinger, père et fils et Alexander Gergiev. Les deux pianos et le clavecin dont useront Ferhan et Ferzan Önder sont placés devant. Le programme, plus cohérent encore que prévu1 s'ouvre et se ferme sur deux œuvres majeures de Fazil Say2 encadrant celles de Tan Dun et Steve Reich. C'est ici une affaire de famille, puisque Ferzan (sœur de Ferhan) est l'épouse de Martin Grubinger (père). Cette familiarité retentit sur l'ensemble extraordinaire qu'ils forment.

alla turcaFerhan et Ferzan Önder. Photographie © Luc Jennepin.

Wintermorgen in Istanbul [Matin d'hiver à Istanbul],  publiée comme 4e des pièces pour piano, opus 51b,  fait se rencontrer la tradition turque et la musique européenne, aux accents brahmsiens, les deux rives du Bosphore, en quelque sorte. C'est un miracle que le jeu des deux sœurs, qui en sont certainement les plus fidèles et meilleures interprètes3. De Turquie, mais de rayonnement mondial, on appréciait les soeurs Pekinel, l'un des duos de pianistes les plus prestigieux. Leur relève est brillamment assurée avec  les sœurs Önder , trop rares en France.

alla turcaCanticum Novum au festival de montpellier. Photographie © Luc Jennepin.

Compositeur chinois, installé depuis trente ans aux États-Unis, Tan Dun  a signé de nombreuses musiques de film et plusieurs opéras, ainsi qu'une abondante production symphonique et chambriste. The Tears of nature [les larmes de la nature], concerto pour percussion (2012), connaît ici sa création française, dans l'arrangement pour deux pianos et percussion de Martin Grubinger senior, auquel il est dédié. Trois mouvements, chacun en relation avec une catastrophe naturelle : le tremblement de terre du Sichuan (2008), le tsunami  qui ravagea la côte pacifique du japon en 2011, enfin l'ouragan Sandy (2012). C'est à une chorégraphie extraordinaire que nous assistons, précise comme l'est la musique, implacable, d'une minuterie de détonateur. On croyait épuisées les ressources des percussions, mais Tan Dun nous surprend encore, ne serait-ce qu'avec les frappes corporelles singulières auxquelles Alexander Georgiev  et ses complices se livrent sur les timbales. La virtuosité est confondante. Simultanément, la simplicité des motifs, de la métrique de base, est telle qu'il est impossible de ne pas les mémoriser, d'échapper à la monstrueuse vague. Les moyens mis en œuvre, leur renouvellement, les progressions sont fabuleuses. Les techniques se nourrissent de toutes les origines. Ainsi au début où chaque musicien produit un son, qui ne trouve son sens que dans le jeu de ses partenaires, comme dans un gamelan. Les claviers (une pianiste est passée au clavecin) éblouissent le second mouvement. Quant au finale, qui se complexifie, à ses nombreuses références, ou clins d'œil4, c'est sans doute l'un des plus virtuoses, des plus riches écrits pour cette formation. La progression paroxystique, dont l'intérêt se renouvelle, ne semble pas trouver son terme et nous tient hors d'haleine. Un chef d'œuvre, au croisement de toutes les traditions, orientale, américaine, européenne, jazzique, appelé à devenir populaire et classique.

alla turcaCanticum Novum au festival de montpellier. Photographie © Luc Jennepin.

Le quatuor pour 2 pianos et 2 vibraphones (2013) de Steve Reich est un authentique quatuor. Chaque musicien est traité de façon égale et participe de façon aussi fondamentale au discours. Puissant, élégant, avec des séquences d'une grande délicatesse, il est joué avec une entente qui relève du miracle tant la précision des attaques, leur dosage aussi,  sont inouïs. Le deuxième mouvement prend des couleurs ravéliennes, et le finale s'inscrit dans la  descendance de Bernstein. Steve Reich unifie de son génie cette œuvre singulière, génératrice d'un réel bonheur. On avait déjà apprécié Gezi Park par Fazil Say, lors de sa dernière tournée. Ce soir c'est par sa version pour deux pianos et percussion de Martin Grubinger senior (création française) que s'achève le concert. Rappelons que c'est le soulèvement pacifique de la jeunesse turque, violemment réprimé par Erdogan qui  a inspiré Fazil Say, lui-même cible de l'intégrisme obscurantiste et impérieux5.  Trois moments, le soir, la nuit, puis la répression, sont évoqués par chaque mouvement.  La sérénité, calme, fluide fait place à l'inquiétude, avec un ostinato de seconde mineure qui va soutenir  toute la progression, avec  des martèlements impérieux et une marche implacable. Le silence, oppressant, à peine troublé par quelques sursauts dans le grave fait place à la fuite effrénée, à la violence la plus impitoyable. On croit entendre les patins des chars. Impossible d'échapper, la lumière s'amenuise, la chape de plomb est tombée. Quelques bribes de vie, hagarde, incertaine, des sanglots discrets, l'incompréhension. La seconde mineure, accablée est toujours là, étouffée. Par-delà le sujet tragique qui l'inspire, l'œuvre est d'une force stupéfiante qui ne permet pas d'en sortir indemne, et ce soir, où la nouvelle d'exécutions sommaires, de lynchages sur les ponts du Bosphore, nous parvient, cette musique résonne encore plus fort que jamais.

alla turca

Le silence qui suit donne la mesure de l'émotion, palpable. Les ovations que le public réserve aux interprètes interdisent de rester sur une note aussi pénible. Un beau bis, réellement improvisé, car il prend de cours les preneurs de son (les musiciens de plaçant groupés, hors de la portée des micros), permet de conclure par un acte de foi en la vie : le Libertango d'Astor Piazzola.

Eusebius
19 juillet 2016

1. il devait s'ouvrir par la sonate de Bartók, mais un retard de livraison des percussions, et le réglage  de leur captation ont conduit à y substituer Wintermorgen in Istanbul, de Fazil Say.

2. Alors que la répression aveugle s'abat sur la Turquie – à qui fera-t-on croire que plus d'un cinquième des cadres de l'État était impliqué dans la tentative de putsch ? – alors que les libertés publiques s'amenuisent comme peau de chagrin, que le rétablissement de la peine de mort y est envisagé, le message de Fazil Say sonne comme une sorte de Guernica

3. Fazil Say leur a dédié son concerto pour deux pianos. (Ré)écoutez Wintermorgen in Istanbul !

4. La sonate pour deux pianos et percussions de Bartók, au début, puis une coda parodiant celles, interminables, de Beethoven, par exemple.

5. Rappel . On se souvient de ses démêlés avec la justice de son pays. On lit dans Le Monde (17/10/2012) : « Le compositeur clame régulièrement son athéisme et tourne ouvertement en ridicule la bigoterie du gouvernement islamo-conservateur au pouvoir et d'une partie de la population turque, sur un ton que n'apprécie guère l'entourage du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan ». En avril, M. Say avait moqué un appel à la prière : « Le muezzin a terminé son appel en 22 secondes. Prestissimo con fuoco !!! Quelle est l'urgence ? Un rendez-vous amoureux ? Un repas au raki ? »  Pour avoir tweeté quatre vers du poète persan Omar Khayyam, du XIe siècle : « Vous dites que des rivières de vin coulent au paradis. Le paradis est-il une taverne pour vous ? Vous dites que deux vierges y attendent chaque croyant. Le paradis est-il un bordel pour vous ? », il fut condamné à 10 mois de prison pour « insulte aux valeurs religieuses d'une partie de la population ».

 

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bouquetin

Mardi 19 Juillet, 2016 23:50