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Ali Hirèche et Chopin le romantique

 

Ali Hirèche. Photograhie © Serge Ekk.

10 février 2016, par Flore Estang ——

Dans l'église écossaise de la rue Bayard, à Paris, le pianiste Ali Hirèche a enchanté son auditoire en interprétant de mémoire les vingt-quatre études de Chopin, partagées en deux opus : 10 et 25. Le programme du concert présente l'opus 25 comme une suite cohérente de pièces comme un ensemble pouvant être donné intégralement, par les transitions harmoniques et mélodiques entre chaque étude. Il est de même pour l'opus 10. Les pièces s'enchaînent avec une grande cohérence de construction. Très lointains hommages au premier prélude du clavier bien tempéré de J. S.Bach, les célèbres arpèges de la première étude soulèvent l'émotion avec les chromatismes de la puissante basse à la main gauche tandis que la main droite court sur tout le clavier égrenant les notes chopiniennes. Exprimant les tourments du compositeur, les études plus calmes sont encadrées par des pièces d'une vélocité spectaculaire qui n'abandonnent jamais la ligne vocale, la richesse harmonique et la progression dramatique, au-delà des notes. Ali Hirèche restitue cette musicalité avec maestria, ajoutant sa touche personnelle qui le classe parmi les grands interprètes pianistiques.

La liste des études des deux opus dans leurs tonalités respectives fait apparaître une construction qui donne sens à leur succession : d'une part, les douze (nombre symbolique) études opus 10 sont écrites en : do majeur, la mineur, mi majeur, do ♯mineur, sol♭majeur; sol♭ mineur, do majeur, fa majeur, fa mineur, la♭ majeur, do mineur. L'ensemble peut être divisé en deux sections commençant toutes deux par do majeur. La moitié des études de l'opus 10 est en majeur, la parité entre les modes est totale et structurée dans une alternance presque régulière. D'autre part, les douze études de l'opus 25 ont pour tonalités respectives : la♭majeur, fa mineur, fa majeur, la mineur, mi mineur, sol♯mineur, do♯mineur, re♭majeur, sol ♭majeur, si mineur, la mineur, ut mineur. Le mode mineur domine dans l'opus 25 (8 études sur 12) que les pièces en majeur utilisent largement les touches noires du clavier (la♭, sol♭, re♭). Le compositeur apprécie l'enharmonie, passant consécutivement de do♯à re♭et de la♭à sol, qui sont jouées sur les mêmes touches du clavier. Les deux cycles (oserons-nous ce terme ?) se terminent par la tonalité sombre de do mineur et les tonalités de l'opus 25 étaient déjà dans l'opus 10 excepté mi mineur, sol♯mineur, re♭majeur, si mineur, cette dernière, tonalité symbolique chez Bach avec Messe en si.

Outre la virtuosité de l'instrumentiste, les spectateurs ont apprécié la réinvention dans chaque étude, non pour faire absolument du neuf avec du vieux, ni pour chercher l'originalité à tout prix, mais dans un souci d'expression juste. Le pianiste est en communication profonde avec son instrument. Quand le tempo plus calme le permet, c'est le piano lui-même qui semble chanter sous les doigts agiles.

Les pièces connues (comme l'étude no 3 de l'opus 10 reprise par Serge Gainsbourg) reviennent sous un jour nouveau, comme dépoussiérées des résidus de mémoire. Le pianiste ne peut jouer sans faire exprimer au visage les efforts, la tristesse, la plainte ; et chez Chopin, on est plutôt servis en matière de lamentations. Mais le caractère triste de nombre de pièces ne tombe jamais dans la mièvrerie. Le toucher doux et velouté du pianiste donne aux études calmes toute leur richesse sonore, et l'exploit est d'autant plus grand que le piano de la Salle Bayard est particulièrement difficile, avec des basses magnifiques et riches en harmoniques mais une lourdeur dans les aigus qui complique le jeu de l'instrumentiste.

Les pièces véloces de ce répertoire sont jouées par le virtuose avec un entrain peu commun, l'ultime étude en do mineur de l'opus 10 transporte l'auditoire subjugué, d'autant plus que  la fausse note ne fait pas partie du répertoire d'Ali Hirèche. Même en concert, sans les coupures habituelles de l'enregistrement, le flot mélodique et harmonique est inaltéré et la musique de Chopin restituée avec respect et virtuosité. L'envie prend de pousser les murs dans cette salle trop petite pour une si grande musique. La technique sûre d'A. Hirèche alliée à une grande douceur naturelle en font un artiste complet, à la fois pédagogue et virtuose accompli. Comment un tel talent indubitable ne se retrouve-t-il pas sur les grandes places du marché musical, dans les festivals prestigieux au regard de sa grande maîtrise professionnelle et le bon goût de son interprétation ? Ali Hirèche enregistre peu, son dernier CD Brahms en 2009 peut être entendu sur YouTube. Il ne possède ni agent ni attaché de presse. L'on aimerait que les valeurs sûres des festivals et des grandes salles de concert, certes incontestables et assurant les ventes, laissent un peu plus de place aux prodiges plus assez jeunes pour jouer aux petits Mozart mais apportant également des interprétations exceptionnelles de qualité. Les études no 3 et 4, opus 10, peuvent également être être écoutées sur YouTube.

La musicalité d'Ali Hirèche s'accorde merveilleusement également avec le répertoire du Cantor de Leipzig.

On pourra relire l'article de Constance Himelfarb, Interpréter Frédéric Chopin aujourd'hui ?

Flore Estang

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