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Alexandre Tansman, par Beata Halska et le Polish Radio Symphony Orchestra


Alexandre Tansman, Violin Concerto, Beata Halska, Orchestre symphonique de la Radio polonaise sous la direction de Bernard Le Monnier. Polskie Radio (2000)

6 janvier 2016, par Flore Estang ——

Connu par les jeunes pianistes pour ses études et petites pièces, Alexandre Tansman (1897-1986) a vécu presque un siècle. Né à l'époque post-romantique (il avait trois ans en 1900), il a traversé deux guerres mondiales et connu moult bouleversements politiques en Europe. Né en Pologne, Alexandre Tansmann est un « compositeur français d'origine polonaise ». Après ses études à Varsovie, où il remporte les trois premiers prix de composition, il s'installe à Paris à l'âge de vingt-quatre ans (1919), donc juste après la première guerre mondiale. Il rencontre Ravel, le groupe des Six, fait partie de la vie musicale parisienne, fréquente Bartók, Gershwin, Honegger, Milhaud, Prokofiev, Roussel, Schönberg, Stravinsky. Émigré aux États-Unis à cause de l'antisémitisme, il fit une brillante carrière de pianiste et compositeur, écrivant plus de 300 œuvres, dont 7 opéras, 11 ballets, 6 oratorios, 80 partitions orchestrales (dont 9 Symphonies), de nombreuses œuvres de musique de chambre, 8 Quatuors à cordes, 8 Concerti pour tous les instruments, une centaine de pages pour le piano, de nombreuses musiques de scène et de la musique de film, beaucoup d'œuvres à l'intention des enfants. Il reçut les plus grands honneurs et médailles de ses pays d'accueil mais fut critiqué dès les années soixante-dix pour son écriture peu novatrice à l'époque du minimalisme. Sa ville natale, Łódź, organise tous les deux ans un prestigieux concours musical et festival international qui porte son nom.

À la fois personnelle et inspirée par ses contemporains, l'écriture de Tansman, dans son premier concerto pour piano, rappelle parfois la fougue de Ravel (concertos pour piano), les harmonies étranges d'Albert Roussel (Festin de l'Araignée), la dynamique orchestrale d'Honegger (Pacific 231). L'on pourrait « reprocher » cela à de nombreux compositeurs tel Poulenc, qui emprunta abondamment à Stravinsky.

Le premier mouvement du concerto pour violon possède une « pâte » bien à lui, la forme énergique, la construction à la fois fluide et contrastée. Composé en 1937 (Ravel était toujours de ce monde), le concerto emprunte franchement plusieurs esthétiques de ses contemporains tout en les intégrant dans une unité riche et puissante. La dynamique générale, malgré une harmonie dissonante, est proche du premier mouvement du célèbre premier concerto de Mendelssohn. Les passages plus calmes inspireront,  par leur couleur harmonique et timbrique, les grands compositeurs de musiques de films anglo-saxons, dont Hermann. La fin du premier mouvement rappelle la cantate monumentale de L'homme qui en savait trop d'Hitchcock, avec Hermann à la baguette.

Commençant calmement, le second mouvement, à l'harmonie étrange, aux timbres cristallins, permet à la soliste de développer une myriade de possibilités expressives. Mais, après deux minutes, le calme fait place à la vélocité la plus studieuse. L'orchestre répond énergiquement et dialogue avec le frêle instrument à cordes. Des motifs populaires ou inspirés par la musique traditionnelle parsèment la partition, comme des rappels enfantins, auxquels s'opposent de grandes masses sonores dramatiques. Le mouvement est très narratif, opposant comptines légères à la violence orchestrale. Si, dans ce second mouvement, l'on peut se référer à une brève allusion à l'Enfant et les Sortilèges, petit motif de l'orchestre encastré dans de grands pans plus complexes et lourds, l'écriture de Tansman est bien personnelle.

dans le mouvement lent, situé en troisième partie de l'œuvre, le compositeur développe une calme mélopée au violon auquel répondent les autres timbres de l'orchestre, dans une ambiance harmonique étrange, faite de dissonances sur des accords souvent non résolus, septièmes d'espèce enchaînées et vagues mélodiques à base de chromatismes. Mélancolique, le thème du violon se déroule avec lyrisme et tendre expression.

Le quatrième et dernier mouvement, énergique comme de coutume, est construit sur une rythmique galopante et irrégulière, les syncopes évoquant des couleurs ibériques chatoyantes et sombres, les motifs mélodiques rappelant les échelles et rythmes hispanisants et polonais ou hongrois. Avec une évocation de thèmes populaires ou comptines, un grand ralentissement à la Honegger, une fausse conclusion du mouvement, sous forme de cadence imparfaite, précède une cadence du violon dans la plus grande tradition romantique, permettant à Beata Halska de briller, dans une écriture rappelant les partitas de Bach cette fois, avec des doubles cordes abondamment utilisées, mais dans une tonalité instable, l'orchestre récupérant la soliste avec une demi-cadence.

Les bois solistes entament alors un contrepoint vaillant, la clarinette, puis le basson, enfin le hautbois, premiers de chaque pupitre, superposent leurs mélodies dissonantes et rythmées, puis l'orchestre le soutient énergiquement. Ce mouvement est donc un peu patchwork de tout ce que l'inventivité du compositeur a pu développer. Le foisonnement des idées ne rend pas la partition indigeste, les transitions habiles et le flux continu de l'inspiration mélodique rapprochant peut-être l'auditeur de l'imaginaire du musicien.

Toutes les pièces du CD ne seront pas analysées dans cet article. Mais leur variété et leur richesse d'interprétation vaut également le détour acoustique, depuis l'étrange Toccata atonale (1930), l'époustouflant Mouvement perpétuel et la langoureuse Aria. Dans la première danse polonaise, Tansman fait figure de Stokowski (chef d'orchestre britannique également d'origine polonaise), sortant la grosse artillerie orchestrale pour faire danser les foules. La mélancolique Dumka, troisième danse du CD, rappelle étrangement les harmonies et la structure des compositions poulenquiennes. Bizarrement, la prise de son semble plus ancienne dans la seconde partie du CD (sans la soliste). Le son rappelle celui de nos anciens vinyles, ce qui rajoute un charme à cette musique parfois un peu désuète. On appréciera l'étrange coda de Dumka, dans laquelle un ostinato rappelle les harmoniques des contrebasses dans l'introduction de L'Enfant et les Sortilèges, alors que, par sa mesure irrégulière et son tempo enlevé, la vaillante danse Oberek rappelle les origines du compositeur avant de dériver vers une écriture contrapuntique.

Dès 1923 (à vingt-six ans), Tansman possédait le sens de la dynamique et des contrastes pour des constructions musicales de grande envergure. La Danse de la Sorcière, extraite du ballet Le jardin du paradis, en est un magistral exemple.  L'argument fantastique permet tous les délires imaginatifs possibles dans les changements de caractère inquiétants du personnage maléfique. Les constantes motiviques de Tansman sont déjà présentes dans cette danse : l'harmonie évoquant l'étrange, les ostinati sans tonalité, les grands crescendos paroxystiques, et les références à ses compositeurs préférés, ici un petit côté puccinien évoquant Turandot avec la scansion obsessionnelle des basses et des percussions colorée par une référence à l'échelle pentatonique. La Rhapsodie polonaise (1941) est une référence, sans aucun doute, au Sacre du Printemps de son ami Stravinski, peut-être un hommage, tant les motifs initiaux du ballet russe sont omniprésents dans la première partie de la pièce polonaise.

Avec une justesse parfaite, comme d'habitude, la violoniste virtuose Beata Halska interprète magistralement un choix d'œuvres écrites pour son instrument par le trop peu célèbre compositeur Alexandre Tansman. Le CD propose d'abord un concerto pour violon (1937), puis des pièces séparées, pour violon et petit orchestre (1930), et conclut avec des danses orchestrales sans soliste (polonaises, danse de la sorcière, et rhapsodie polonaise – de 1923 à 1941). Le jeu énergique, d'une rare précision mélodique et rythmique, rappelle la technique hors pair d'un Oïstrakh. Impétueuse dans son interprétation des parties rapides et dramatiques, la violoniste exprime tendresse et sensualité dans les moments plus calmes et rend hommage à l'inventivité du compositeur polonais. On pourrait aller jusqu'à la surnommer l'Argerich du violon. Même si le disque peut être considéré comme un peu ancien (édité en 2000), il fait partie des précieux enregistrements d'une interprète exceptionnelle et courageuse dans un répertoire peu ou pas connu. La direction de Bernard Le Monnier, avec l'orchestre de la Radio polonaise sous sa baguette, est également sans bavures, mise en valeur par une prise de son respectant l'ampleur de la musique orchestrale et la précision de chaque timbre.
 
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Flore Estang
6 janvier 2015

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