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Chateaubriand et la musique : Mémoires d’Outre-Tombe et autres écrits

 

Maison ateaubriandMaison de Chateaubriand. Photographie © Domaine départemental La Vallée aux Loups..

Châtenay-Malabry, 23 juin 2015, par Flore Estang ——

Isolée dans un grand parc au nom évocateur, La Vallée aux Loups, à Châtenay-Malabry,  la Maison de Chateaubriand est réputée pour son activité culturelle intense, conférences et concerts, sa bibliothèque fournie, ainsi que les voyages organisés sur les pas de l’écrivain, de Prague à Vérone. Organisées régulièrement, les visites de la maison permettent de découvrir l’écrivain. Le concert du soir, exceptionnellement, met en parallèle les textes du vicomte et la musique de son temps.

Pour illustrer le monde sonore de l’époque de Chateaubriand, des pièces pianistiques du XIXe siècle ont été sélectionnées par le quatuor en récital : le tandem Sylvie Carbonel-Pascal Heuillard au piano et le duo Pierre Hentz-Maryse Santini à la voix parlée ou chantée. Quand la pianiste est au clavier, le pianiste se transforme en journaliste, qui interroge en voix off l’écrivain personnifié par le récitant-chanteur. L’alternance des deux pianistes est passionnante, car l'instrument résonne de manière très différente d’un musicien à l’autre. La « force carrée » du jeune homme ou la « force ronde » de l’artiste plus aguerrie. Ce soir, les deux musiciens ont trouvé des couleurs variées et exploré richement l’acoustique du salon tendu de rideaux à fleurs, même si l’exiguïté du lieu aurait pu leur inspirer de fermer en partie le piano pour les oreilles sensibles.

Largement répandu de nos jours, le concept associant textes et musiques interroge inlassablement sur les points communs entre œuvre musicale et texte littéraire. Lorsque les deux expressions artistiques libèrent une énergie équivalente, l’harmonie entre littérature et musique se crée mystérieusement, l’une reflétant les émotions de l’autre, la musique transcendant le discours langagier. Présentant au public des tranches de vie de l’écrivain, les artistes associent celles-ci à des thèmes musicaux, des accords, des structures sonores qui leur répondent. Par exemple, après le texte intitulé « La Brochure compromettante », qui laisse le public inquiet jusqu’au dénouement, sur le sort de l’écrivain imprudent, le choix de l’Andante Spaniato opus 22 de Chopin comble d’émotions, par ses riches harmonies, son énergie et son rythme. La musique, ample et virtuose, est interprétée par Sylvie Carbonel, qui alterne profondeur, légèreté et lumière.

Sylvie CarbonelSylvie Carbonel. Photographie © Christian Cloarec.

Le prélude no 15 « La goutte d’eau », de Chopin, qui répond à un texte sur l’amour de l’écrivain pour Juliette Récamier, dissimule sous son titre léger un foisonnement d’accords sensuels et mélancoliques, l’ostinato de la note répétée évoquant, tout au long de la pièce, la fameuse goutte qui recommence inexorablement à tomber. De forme binaire (ABA’, aussi appelée forme Lied), la pièce permet un déploiement expressif intense interprété magistralement par Pascal Heuillard.

Associer des pièces romantiques aux textes de Chateaubriand semble relativement aisé tant la prose de l’écrivain est puissant et empli de sa propre émotion : lorsqu’il évoque « le désespoir sans bornes que j’avais au fond du cœur », le rythme même du texte et sa signification incitent à entendre de puissants accords.

Pascal HeuillardPascal Heuillard. Potographie © Christian Cloarec.

Avec pertinences, les artistes ont choisi des oeuvres pianistiques romantiques célèbres, permettant d’émouvoir plus facilement le public à la découverte — ou redécouverte — des Mémoires de François-René de Chateaubriand (1768-1848). Répondant aux extraits de l’œuvre littéraire, la musique de Chopin (1810-1849), Schumann (1810-1856) et Brahms (1833-1897) alterne avec des compositions originales, dans le style de la « chanson à texte », des interprètes chansonniers Maryse Santin et Pierre Hentz, concepteurs du spectacle. La discrète Maryse Santini rayonne, derrière son micro, d’une présence intense en interprétant ses propres musiques, Requiem pour le Duc d’Enghien et Nous verrons. Évoquant parfois Barbara ou d’autres interprètes féminines, son timbre est cependant personnel et homogène.

Le vicomte (1768-1848) avait trente-deux ans en 1800, date à laquelle il rencontre Napoléon, et vécut presque la moitié du siècle appelé romantique. Fervent catholique et royaliste, auteur du Génie du Christianisme, enthousiasmé par Bonaparte puis révolté contre Napoléon, extrême dans ses propos et fougueux dans ses actes, il évoquerait davantage la personnalité de l’énergique Beethoven que celle du délicat Chopin, mais, dans le prélude no 9, les puissants accords du compositeur polonais font écho aux propos vigoureux de l’écrivain. « Ma conviction est venue du cœur. J’ai pleuré et j’ai cru ». Le même prélude précède une autre phrase emblématique de l’écrivain : « Sans Madame de Beaumont, je n’aurais jamais terminé mon ouvrage Le Génie du Christianisme ». Également puissante et sensuelle, la musique de Brahms se révèle en harmonie avec les phrases littéraires, L’Intermezzo opus 118 no 2 résonnant puissamment après les mots évoquant « La Tentation ». L’ultime phrase de l’écrivain pour ce récital : « Après quoi je descendrai hardiment, le crucifix à la main, dans l’éternité », est construite poétiquement, les trois incises diminuant progressivement leur nombre de syllabes, comme pour s’éloigner et disparaître. Le nocturne opus 6 de Clara Schumann répond alors à ces derniers mots, réalisant une synthèse musicale évoquant les amours de Chateaubriand, sa vie mouvementée, la mort de sa mère et du Duc d’Enghien.

Maryse Santini ert Pierre Hentz Photogaphie © Christian Cloarec.

Les artistes ont pris des risques en présentant ce montage d’œuvres dans la Maison de Chateaubriand. En effet, le public, plus qu’averti, est l’un des plus difficiles qui soient : membres de l’Association des amis de Chateaubriand, les spectateurs sont, depuis des années, familiarisés avec les œuvres de l’écrivain. Une nouvelle interprétation est toujours un challenge quand on a dans l’oreille les accents d’un Michael Lonsdale, par exemple, venu lire les textes de l’auteur dans la même Maison. L’interprétation de  Maryse Santini est expressive. L’artiste a tout mémorisé. Le « par cœur », performance des comédiens, permet d’intérioriser, de ressentir, de faire partager de forts moments d’émotion. Le récital doit partir en tournée, pour le grand bonheur des amoureux des grandes oeuvres littéraires et musicales.

Site de la Maison de Chateaubriand

plume Flore Estang
23 juin 2015

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